Quand on concentre son esprit sur la beauté, on est, sans s’en rendre compte, aux prises avec ce qu’il y a de plus noir au monde en fait d’idée noires.

Francesca WOODMAN

Je pensais souvent à cet auteur que je gardais à l’abri sur mes étagères, Mishima qu’il s’appelait. Je le voyais souvent. Sur instagram, sur twitter, sur les réseaux que je fréquentais. Des photos plutôt belle, dans une esthétique minimaliste afin de bien mettre le livre en valeur. Il y avait Confession d’un masque dont on parlait si bien (et qui trône en roi dans ma PAL) puis Le Pavillon d’or… C’est le premier que j’ai acheté de lui sans le connaître, innocente de son talent. Le résumé m’avait plu c’est tout. Mais il m’a fallut du temps avant de le déloger de sa place. Avant que je ne m’enfonce dans cette trouvaille. Je comprends maintenant, pourquoi, l’auteur exerce une fascination terrible sur ses lecteurs. Émerveillée, bouleversée, lectrice active, des réflexions, encore après avoir fermé le livre. Il me laissera un goût d’éternité, une obscure clarté.

  Ni bonne ni mauvaise, il semblerait qu’il n’y ait pas de morale avec lui, seulement un goût prononcé pour la perversité, une perversité qui ne se nomme pas mais qui se voit tout comme les œuvres d’Arts se donnent à voir. D’ailleurs, le roman gravite autour d’un monument artistique, une architecture de bois et d’or, ce pavillon où les prêtres hindouistes s’y couchent, s’y reposent, y prient. Notre narrateur est l’un d’entre eux, inspiré d’un fait réel, acerbe et observateur, il a la saveur d’un être réfléchissant sur les menus détails comblant la vie. L’homme est obsessionnel, comme moi, avec mes manies de partager le temps en plusieurs morceaux, de cloisonner mes passions de manières irrationnelles, juste pour rajouter dans ma tête bruissante des activités en plus, que je n’arriverais certainement pas à tenir… Celui-là ne semble pas s’accaparer par des futilités mais bien par le Pavillon d’Or. Y voit-il un symbole, un Dieu, un trésor ?

  L’obsession se construit, petit à petit, par des réflexions maîtrisées d’une poésie purement japonaise. La narration en je m’immerge, je me plonge dans la profondeur autodestructrice de cet imago à qui l’on peut, tous, s’identifier. Son intériorité nous ouvre des portes infernales où les actes obscènes ne trouvent d’écho que son mal être indéfinissable. Je me suis souvent sentie coupable de souhaiter la mort de personnes que je n’aimais pas, d’imaginer des tortures pour ceux qui me faisaient du mal. Mais lui n’a aucune raison d’infliger à la prostituée son pied dans le ventre afin de la faire avorter. Il n’a pas conscience semblerait-il, mensonge si vite démenti par ses monologues intérieurs et ses analyses précises, ciselées, de ses connaissances. Il commet un sadisme puissant par la fascination de la vie, mais une vie tacheté de choses que l’on ne souhaite pas voir.

Ce qu’il aimait, c’était le moment où, après avoir, pour quelques minutes, de son souffle emplissait la flûte, créé une beauté soluble dans l’air, il retrouvait, plus nets, plus neufs que devant, ses pieds de bancroche, ses pensées pleines d’ombre. L’inutilité du beau, le fait que la Beauté, une fois sortie de son corps, ne laissât aucune trace, qu’elle ne changeât rien à rien, voilà ce qu’il aimait ; rien d’autre. Ah ! S’il en eût pu être de même pour moi, comme la vie me fut devenue légère !

Perdu dans les méandres d’un sens qui se cherche, il a conscience des actes qu’il commet mais ne paraît pas éprouver de sentiments moraux, humain. Il le fait, c’est tout. La scène de la prostituée m’aura marqué mais ce n’est pas celle, principale où se concentre tout le récit. Le Pavillon d’Or comme personnage principal, un personnage de pierre, de bois, une idole ou un titan ; il occupe tout l’esprit du je. Représentant la Beauté du sacré, de l’architecture, de l’Art, de la création humaine, il héberge en son sein, le coeur vif, intelligible, invisible, du divin. – Je regrette de ne pas avoir assez de connaissances sur la littérature japonaise, j’ai sûrement du louper des choses mais j’ai eu de la chance : mon frère m’a longtemps parlé de la langue japonaise ; l’on ne peut traduire le japonais, on y perd du sens. D’ailleurs, les noms sont des mélanges de mots, de termes, presque divins. – Le narrateur ne s’attardera pas, il brûlera le lieu de son amour, il se brûlera lui même. Il ravagera les bois comme il se ravagera lui-même.

Le néant coule dans chaque jour qui passe et disparaît. Quel est le sens de l’existence ? C’est une vacuité. Etait-il malade ou est-ce cette vie, morne, captive des conventions ancestrales qui l’a encouragé à allumer la flamme ? Méticuleusement, il prépare son insurrection, elle aussi piégée dans une réflexion empoisonnée. Pour survivre, il ne lui reste plus que les pensées, les pensées et l’Art. Mais même ces deux éléments ne s’accrochent à rien. Malgré le rien, le livre dit. Il dit des choses de notre condition humaine, de nos peurs légitimes, de notre sensibilité amenant parfois à des actes incompréhensibles. Lui, il prépare son crime et se dévoue… A qui ? A quoi ? Pourquoi ? Détruire, effacer, supprimer, des actions symboliques, que j’aurai aimé faire sur tous mes traumatismes de mon passé, barrer, rayer, puis souffler. Libre. Il n’explique pas, il fait, et l’interprétation est déléguée au lecteur qui doit pénétrer dans un vaste champ clos créé par le narrateur. Ce champ, c’est l’intériorité du narrateur. Lors de mes notes, j’ai pensé à Francesca Woodman, cette fille préparant son suicide grâce à son travail photographique. Nue, investissant un espace abandonné, livrée à l’usure, aux déchets, son corps est le temple d’Or, immortalisé par l’oeil de la caméra. Etrange, d’une beauté surnaturelle, elle se livre aux regards avec pudeur, elle joue avec son spectateur, mais pourtant paraît l’oublier ce deuxième œil contemplant, admirant son œuvre, ses recherches. D’ailleurs, dans le Pavillon d’Or, peu des personnages apparaissent, le personnage principal semble évoluer dans un vaste espace clôt sur lui-même. Bien sûr, il entretient des relations (toutes masculines) avec d’autres bientôt saccagées par son crime, son acte, son action, happening ? Quel mot conviendrait le mieux ?

Ma jeunesse avait les couleurs sales du petit matin. L’univers, avec ses ombres opaques, m’effrayait et je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait être une existence où tout fut net comme en plein midi.

Car, avec le langage, son style (une traduction), Yukio Mishima lie le pavillon d’Or à ce garçon inspiré d’un vrai garçon qui a bien été jugé pour le massacre. Ils ne font qu’un. Quand l’un appelle l’autre, l’autre répond. C’est diablement psychologique, un bâtiment ne parle pas, il ne possède pas de langue mais il possède sa structure, sa fondation. Le Pavillon d’Or a été construit par des mains humaines, il a été choyé par des paumes passionnées, les ouvriers se sont affairés sur ce chef d’oeuvre traditionnel. Tout ça pour un brasier ! L’autodestruction pénètre son âme. Le Pavillon d’Or est construit, matière immuable, enchantée, vieille de plusieurs siècles ; l’adolescent, lui, est abandonné, laissé dans la misère affective, seul, indépendant. Plus j’écris plus je me rends compte que je m’embrouille dans une herméneutique labyrinthique. Ce que je cherche à exprimer ne peut, peut-être, pas s’exprimer. Comme ce bûcher.

Incendier ce qu’on aime et déteste.

Pour se posséder.

2 thoughts on “Yukio Mishima. Le Pavillon d’Or.”

  1. (ton frère a raison)

    Sinon, même si ta chronique est superbe, comme toujours, je me dis que ça a tellement l’air d’être une expérience à part, cette lecture, que je ne sais pas du tout si cette lecture pourrait me plaire ou non… C’est perturbant.

    1. Je l’ai trouvé magnifique, tellement beau dans son écriture mais aussi dans tous les symboles et sa complexité. C’est un roman exigeant qui se relit encore et encore je pense. Il vaut vraiment la peine d’être découvert

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