Les raisins de la colère

Tout livre est politique ai-je entendu un jour sur une chaîne youtube (je me permets de remplacer le mot film par livre car les deux domaines sont apparentés aux Arts donc similaires et liés). Ma rencontre avec Steinbeck : foudroyante, émouvante ; elle m’enlaça de ses bras. Les premières pages se languirent de paroles avides de reproches, de critiques, de verve contre cette société, de début de siècle enflammée, empoisonné par la naissance du capitalisme. Avant de rougir face aux raisins de honte et de colère, je fis la connaissance de deux personnages, journaliers, lorsque j’avais quinze ans. Lecture obligatoire, elle m’éloigna de mes romans d’adolescent pour me pousser timidement vers des découvertes plus matures, plus adultes. Des souris et des hommes me prit tendrement la main, viens, ça ne fait pas de mal, les protagonistes ont une histoire a te conter, mais la fin, chers amis, un déchirement dans le ventre, les larmes à mes joues. Ainsi, dix ans plus tard, je relance mon affection ce talentueux écrivain. Partons dans une voiture amochée, en famille, un matelas dans le camion, sur les routes où des milliers de paysans, d’agriculteurs, de métayers perdant habitations, dignité, confort, sillonnent les rues dans l’espoir d’obtenir une pièce, un sous, pour pouvoir subvenir à leur ventre.

« IL Y A LÀ UNE FAILLITE SI RETENTISSANTE QU’ELLE ANNIHILE TOUTES LES RÉUSSITES ANTÉRIEURES. UN SOL FERTILE, DES FILES INTERMINABLES D’ARBRES AUX TRONCS ROBUSTES, ET DES FRUITS MURS. ET LES ENFANTS ATTEINTS DE PELLAGRE DOIVENT MOURIR PARCE QUE CHAQUE ORANGE DOIT RAPPORTER UN BÉNÉFICE. ET LES CORONERS INSCRIVENT SUR DES CONSTATS DE DÉCÈS : MORT DU À LA SOUS-NUTRITION, ET TOUT CELA PARCE QUE LA NOURRITURE POURRIT, PARCE QU’IL FAUT LA FORCER À POURRIR. »

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John Steinbeck, Les raisins de la colère, 1939

Ce qui choque en premier, c’est la poésie, des passages au lyrisme envoûtant, empoisonné même, défendant la cause d’une colère ne demandant qu’à s’exprimer librement, sur les pages que j’imagine frappées à la force des bras sur une machine à écrire, l’écrivain entretient sa rage, nous la livre dans sa splendeur la plus fracassante. Mélange de style, du vulgaire, de l’argot, des répliques enflammées, dans la brutalité de la condition sociale de la vie de ses personnages, cette oeuvre ne se résume pas à la vitalité dans laquelle coule des sentiments exacerbés, sublimés. Ici, il nous livre le terrain d’un chantier, d’une évolution condamnant l’ancien train d’existence de tout un peuple, le peuple misérable. Victor Hugo a soufflé ses valeurs sur quelques mille pages de ses Misérables, Steinbeck souffle sa passion, sa détermination à juger ces pratiques implacables, démoniaques, à gueuler contre l’appât du gain, à cracher sur les tombes bourrées de pièce de monnaie contre tous ces affamés, ces morts, ces enfants n’ayant la chance d’avoir un avenir radieux. C’est le style, puissant, intense, dérangeant, malsain, fascinant, génial, qui s’élève contre la tyrannie d’un nouveau champ financier, économique, écrasant dans son sillage des tonnes et des tonnes d’êtres humains. Nul surprise quand tous, ils ont fait la comparaison de la crise de 2009 à celle de 1929, presque cent ans de différence mais toujours d’actualité.

Steinbeck alterne les chapitres : on côtoie la famille de métayer suivant les routes, dans l’espoir de trouver de quoi se nourrir puis, quelques apartés, plus polémiques, plus politiques, plus généraux, décrédibilisant les financiers, ces banquiers chacals, ces requins de la finance toujours gourmand de plus de richesse pour exister, pour grossir leur ventre. Ce livre vous rendra définitivement anticapitaliste. Je n’avais pas compris avant qu’il m’ouvre les yeux sur la pauvreté, étant étudiante, venant d’une famille d’ouvrier ou, en tout cas, d’un milieu modeste, nous devons construire notre chemin tout seul sans aide, ou si peu. Bien sûr, nous avons de la chance comparé à cette époque où les révolutions de tous domaines bouleversait une nation entière, aujourd’hui, le libéral s’est démocratisé, fait parti de notre société, ronge et croque les belles progressions sociales. Les raisins de la colère chantent pour la Chine, pour l’Europe, pour les Etats-Unis, pour ces pays en développement, pour l’Afrique, pour toutes ces personnes exploitées, ces ouvriers emprisonnés dans des usines, dormant dans la rue ou dans des dortoirs dégueulasses. Steinbeck offre un cadeau, une arme de résistance contre ce despote qu’est le diktat de l’argent. Révoltée par nature contre l’injustice, ce livre c’est la flamme qui englobe mon âme, l’attise, lui demande de créer pour s’accorder aux longs moments violents, dramatiques. On ne déprime pas, on s’immole dans le feu pour se soulever contre nos terroristes.

Riche, universel, le roman ne dépeint pas seulement un nouveau vice, une nouvelle tyrannie, il peint également la dualité entre la bête et l’humanité. Qui somme nous ? A quoi somme nous réduit ? Dépendons nous d’une société à laquelle nous somme prisonnier car le besoin de gagner de l’argent pour survivre reste le plus important ? Dans les paragraphes se déploient des milliers de questions sur un thème en particulier, sur l’identité ; la famille et ses habitants pourchassent les chimères, l’espoir aux entrailles, ils n’ont plus ce statut, maigre mais psychologiquement sécurisant, ils n’ont plus ce respect des autres, ces riches, ces groins affamés. Ce que narre le narrateur, c’est le voyage, le périple de la misère sans ligne d’horizon à la fin, je pourrai le comparer largement à L’odyssée d’Homère, remplaçant les dieux par les millionnaires, les patrons, les banquiers ; éclipser les héros par les métayers, démunis, pauvres, en proie aux pires infamies. Voyage obligatoire lorsque les grosses machines balaient les fermes, les champs, lorsque la production et la quantité doivent se remplir, grossir, lorsque les pommes, les fruits, les denrées pourrissent. Steinbeck ne nous laisse aucun répit, et, encore ancré dans ma chair, dans mon esprit, je visualise ces images abjectes que j’exècre, celles des milliers de victimes contre le totalitarisme de l’argent.

« LE SOIR CHANGEAIT ÉGALEMENT LES GENS, LES CALMAIT, ILS SEMBLAIENT FAIRE PARTI D’UNE ORGANISATION DE L’INCONSCIENT. ILS OBÉISSAIENT À DES IMPULSIONS QUE LEUR CERVEAUX N’ENREGISTRAIENT QU’À PEINE. LEURS YEUX ÉTAIENT TOURNÉS VERS L’INTÉRIEUR, PAISIBLEMENT, ET LEURS YEUX ÉTAIENT LUMINEUX DANS L’AIR DU SOIR, LUMINEUX DANS LES FACES POUSSIÉREUSES. »

Secouant car impuissante, il résonne toujours autant, je n’oublierai pas, jamais ce chef d’oeuvre, l’auteur a voulu transmettre, il a transmis. Des émotions (surtout du courroux), des sensations (un pli dans le creux du ventre), des valeurs (héritier de la pensée Marxiste), des idéaux… car Les raisins de la colère s’ancre dans le réel mais pose, par dessous la face visible de l’iceberg, une volonté de croire, de survivre. Cette famille se bat par ses petits moyens, par sa hargne d’exister, de prouver au monde qu’eux aussi ont le droit de mener une belle vie où le bonheur serait permis. On n’y pense pas pourtant, le bonheur c’est la pensée d’avoir le ventre gazouillant d’avoir mangé à sa faim.

Je ne saurais dire ce qui m’a le plus cogné dans cette histoire, toutes les pages sont travaillées avec une minutie, une finesse stellaire, il taille le radical, le perturbant, le plus apte à se faire lever une armée de pauvres. A quoi sert l’art ? Il faut lire cet ouvrage pour comprendre à quoi sert l’art, l’art est la vie. Il agonise, s’élève, dépose des étoiles dans yeux mouillés de larme, le symbole se détache, se confond aux importants moments du récit, et cette fin et cette spirale sans fond, ce cri de douleur contre l’injustice, l’inégalité. Dans mon cerveau tourbillonne des centaines d’images, je n’ai rien oublié de ce roman. Plutôt que de placer le discours explicitement, Steinbeck favorise la diplomatie imaginative : par l’imaginaire, il emmène le lecteur dans un champ de coton aux ruisseaux de sang coagulé de mocheté.

La part des flammes

Il était exposé sur la table d’honneur de mon libraire, une couverture rouge sombre dévoilant une jeune fille penchée comme prostrée dans un état de lamentation extrême, coupable peut-être ; ce livre attendait, témoin de mes voyages, patient aussi car il a attendu longtemps avant que je daigne poser un regard concret sur ses pages. La Part des Flamme est un coup de cœur, un coup de foudre, un coup de glaive dans le cœur, faisant fi de mes préjugés, écoutant une rubrique sur youtube, je me suis lancée, j’ai plongé tête la première dans cette épopée remplie d’espoir, de drame, de sentiments humains.

la part des flammesLe rideau s’ouvre sur la scène parisienne régie par la noblesse bourgeoise de Napoléon III, les pauvres miséreux servent les riches, de leur maigre possession à leur vie elle-même, ils sont des faires valoir contre la beauté illusoire de la main tendue sans prétention aucune. Mais les riches étant riches, ils vivent de splendeur, de merveille, d’oisiveté et d’ennui, de commérage et coups bas aussi ; ils respirent le luxe dans des salons tapissés de fantastiques fresques et certains s’élèvent dans une carrière journalistique. Gaëlle de Nohant narre, talentueuse conteuse, ce milieu flamboyant qui réclament toujours plus, qui contre l’ennui en aidant les désespérés, les déchus non pour un plaisir d’aimer, d’aider son prochain sans intérêt mais pour le prestige et le moyen d’être bien vu, de s’enfuir aussi de cette vie monotone et morne. L’intrigue s’esquisse par des phrases d’une délicatesse et d’une force sublime, mêlant fiction à la cohérence irréprochable et faits réels très peu connu, l’incendie du bazar de la charité, comme un joyau taillé par la plume de l’écrivain. Le feu, cette part des flammes sera un moyen, un événement permettant le rapprochement, non une excuse mais un moment d’une tension extrême qui bouleversera bien des vies. L’immersion est totale, elle transporte, elle transmet des émotions, par ses descriptions (hommage à ces pages fabuleuse mais ô combien triste et prenant aux tripes de l’incendie en lui-même) elle peint une fresque vibrant sous les flammes dangereuses, on se sent brûler avec les personnages, on est témoin de ce malheur, impuissant, rugissant, mais surtout mort au fond de nous-même. L’émotion prend des allures de minotaure, puissantes, vives, totales.

« Et peut-être était-ce la finalité de ce lieu, servir de crypte à de pauvres hères que la charité bien née guidait vers une mort sanctifiée eux qui, sans elle, eussent crevé comme des bêtes, le coeur plein de révolte et d’amertume. Si ces vertueuses dames patronnesses ne visaient pas à panser les plaies d’une société foncièrement inégalitaire, elles s’employaient à en apaiser les convulsions et à faire accepter aux pauvres l’injustice de leur destin. Qu’ils en saisissent la valeur rédemptrice et consentent à porter leur croix, et ils rejoindraient ces figures de sainteté indigente dont on se servait pour édifier les enfants des riches. »

A l’époque de ces bals aux robes immaculées, aux tissus des mille et une nuit, aux créatures virginales, sirènes cherchant époux, quêtant l’amour, se distinguait férocement le sexe fort contre le sexe faible, pauvres femmes devant obéissance à leur moitié, pauvres mères réduites à cette fonction, sois belle, tais toi. Ici les biches se placent en grande conquérantes, d’une manière subtile, éthérée, réalistes, elles se battent non contre la société mais contre elle-même ; contre ce que cette société du m’as-tu vu édictait contre elles. Eloge aux femmes, à toutes les femmes, ce roman se veut féministe avant tout et place les personnages vêtus de mousseline, de dentelles, de soie sous le règne des passions, de la réflexion. Elles sont nées femme, mourrons femmes mais régneront par la tendresse de leur cœur, par l’intelligence affectueuse de leur émotion. Elles ont cette âme chatoyante, elles ont cette fragilité assumée, ces fêlures que le passé a fait germer, impuissante contre ces marquis, contre ces hommes, elles trouvent le moyen de résister. D’une justesse, elles touchent notre cœur, y mettent un grain de lumière. Il y a cet espoir s’enroulant sur notre battant déjà amoché par les pages de l’incendie, par cette condition insupportable, par cette tristesse jaillissant de mademoiselle Constance, il y a cet espoir de la solidarité. On donne sans compter quand les sentiments sont purs, vulnérables mais bourrés de bonnes attentions.

Avec cette farandole de sensations s’invite un plaidoyer très fort, la modernité se balance aux creux des bras des traditions. Nous ne sommes plus enfermées pour hystérie, nous avons droit à la parole, de faire nos choix mais le chemin est encore long pour qu’une égalité complète puisse s’élever dans les flammes des batailles. Aujourd’hui c’est l’apologie du corps, les femmes réduites à un objet de désir comme aux siècles précédents, d’une autre manière. Gaëlle de Nohant possède cette étincelle qui guide le lecteur vers des pensées plus approfondies, elle mélange telle une sorcière avide de critique bien senties, l’historique et le présent. Au bout du compte notre sort repose encore sur les hommes. Madame nous dit le contraire, par des phrases d’une sensualité et d’une colère teintée : les femmes ne sont pas des poupées, elles sont aussi fortes que les hommes et gardent une part de mystère au fond d’elles-mêmes.

Comme une partition, une œuvre d’art, le récit se tisse, doucement, sauvagement, les portraits se dessinent, les personnages prennent vie, les drames se conjuguent aux sentiments nébuleux, à l’amour, à la haine, aux passions, à l’humanité simplement. Le lecteur se laisse porter, ouvre son cœur (c’est important vraiment pour ressentir le choc qu’il offre, le bouleversement intense) au pardon et à la reconstruction. Cathartique aussi, il a ce pouvoir de projeter le lecteur dans un imbroglio de sens. Pour ma part, il m’a aussi donné envie d’écrire et de trouver le courage de manier les mots pour former une histoire.