Séparer l’oeuvre de l’artiste. Agir selon ses principes.

Longtemps j’ai questionné le rapport de l’oeuvre à l’artiste. Ancienne étudiante en Arts Plastiques, on nous apprend à voir la production selon une polysémie nécessitant de construire une réflexion et une critique sur des questions philosophiques, sociologiques et esthétiques. Analyser une œuvre semble alors très subjectif ainsi que d’apprécier un film, un livre, une musique.

Séparer l’oeuvre de l’artiste est, de fait, un problème presque tabou avec toutes les révélations à côté. Maztneff pédophile, Polansky également, Woody Allen incestueux… S’ils n’avaient pas été artistes, peut-être auraient-ils été jugés plus tôt. C’est certain. L’on ne s’intéresse pas aux sans dents, ni des petites gens, même, parfois, on les méprise, ils sont si pauvres, ils n’éclairent pas de leur génie l’humain en quête d’émotions et de connaissances, de création. Révéler cette question me paraît nécessaire pour toutes les victimes ayant subit les viols et la domination de ces hommes qui se permettent tout. Parce qu’ils sont artistes on oublie trop souvent que l’homme caché derrière n’est pas cette image d’érudit. L’artiste, on le sacralise, on le hausse car il transmet aux autres un univers qui lui est propre et permet aux autres d’apercevoir la complexité du monde, de réveiller ou de consoler des ruptures, des fragments de son inconscient. Quand on aime une œuvre, on n’a de cesse de l’élever au rang d’un aimé ou d’un amant. C’est normal. Mais c’est dangereux. Parce qu’on oublie, ensuite, qu’à côté, l’artiste peut se dévoiler monstrueux.

Qu’est-ce qu’un artiste sinon un être de chair et d’os, mortel et plein de défaut ? Un homme, une femme, donc. Dans sa fragilité et ses pulsions. Toutefois, les mythes du démiurge créateur qui a fabriqué à partir de la glaise, l’homme, tendent à penser que l’artiste, le poète, le réalisateur, l’écrivain, passent à travers le voile du banal pour créer. A partir de là, l’idée qu’il puisse commettre des crimes est pardonnable. Regarder ce qu’il a fait comme merveille ! Plutôt que : regarder ce qu’il a fait comme horreur !

Je me méfie des images car elles sont apparences et tromperies. Elles peuvent être vérité si l’on est apte à se construire sa propre vérité. Encore une fois, je le répète, tout est histoire de subjectivité, l’objectivité n’existe pas, elle n’est qu’un leurre, une excuse pour une petite communauté d’entre soi. Quand on regarde bien, Maztneff était protégé par d’autres écrivains qui ne voyait pas le mal à tous ses crimes. Dois-je préciser de Maztneff a détruit des vies ? Qu’il ne se repend pas car, puissant, il a persuadé le monde (qui l’était déjà) que la pédophilie était une sorte d’hédonisme. Les victimes blessées, traumatisées, devant vivre toute leur vie avec un stress post choc traumatique, obligées de revivre leur viol chaque nuit, qu’en fait-on ? C’est normal ! Lui a créé, toi tu n’es rien. C’est un peu ce que je me dis lorsque j’entends l’absurdité de certains propos à la télévision.

J’ai donc réfléchis, regarder des vidéos, lu des articles. Aucuns ne me plaisaient, il manquait quelque chose. Alors je me suis prise une énième fois comme cobaye et j’ai su que mon comportement se modifiait et que je devenais révoltée lorsque j’entendais parler de Polansky encore célébré. Dualité oblige, l’esthète en moi se fascinait pour les photographies de Lewis Carroll lui aussi pédophile. Mais lui était mort. Et il ne vivait pas dans la même civilisation que la notre. Je pourrai citer le très sage Hermann Hess pour proposer une solution qui m’est personnelle.

Demande toi pourquoi tu aimes l’oeuvre d’un criminel. N’oublie jamais qu’il a détruit des vies. Mets-toi à la place de la victime. Prend de la distance.

Une fois que tu as eu une pensée pour les victimes peut-être seras-tu capable de ne pas porter un jugement appréciatif. Si l’on doit éloigner l’oeuvre de l’artiste autant le faire jusqu’au bout : l’oeuvre n’est pas née de la main de quelqu’un, elle a atterrit directement du ciel. Voyez mon ironie. L’oeuvre, une fois publiée n’appartient plus à l’artiste mais les liens que l’on fait, le respect que l’on doit (surtout en France) à l’artiste, brouille les frontières de la moralité. Je ne parle pas de la fiction, je parle d’une vérité que plusieurs femmes subissent, je parle d’agissements misogynes, d’une quête de pouvoir des hommes sur les femmes ou les enfants. Créer apporte également un pouvoir, le regard des autres lorsqu’il est positif apporte un pouvoir, violer et ne pas être condamné pour ce crime apporte un pouvoir.

Je ne souhaite pas être comptée dans les effectifs de ceux qui défendent les artistes criminels mais je ne souhaite pas effacer les quelques lambeaux artistiques qu’ils nous ont transmis. Si je dois analyser l’oeuvre d’une personne immorale, je préfère qu’il soit mort pour le faire. L’on aura beau se dire que séparer l’oeuvre de l’artiste permet un regard plus averti, plus érudit, l’on oubliera pas, qu’à côté de l’acte créateur, des victimes ont également été fabriquées sans rien demander.

1 Comment

  1. Ada

    janvier 30, 2020 at 5:30

    Très bon article en complément de ta vidéo !

    Je pense que je suis légèrement plus sévère que toi dans le sens où j’aurais tendance à juger plus sévèrement un auteur (ou autrice) oppresseur d’une autre époque, bien que j’en viendrai peut-être à être plus indulgente selon l’époque… Bref, compliqué.

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