Ma cousine Rachel

Nous étions tous deux des rêveurs, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories et, comme tous les rêveurs, aveugle au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection ; notre timidité imposa le silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. Alors, les cieux s’ouvrirent et nous sentîmes, chacun à notre tour, que nous avions toutes les richesses du monde à donner.

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Je me tais, encore immergée dans les mots offerts de cette autrice reconnue pour ces nombreuses œuvres dont je ne citerai que la première ; lue depuis longtemps. Rebecca dont je porte le nom. L’autrice emporte avec elle son lecteur pour l’emmener vers des contrées lugubres, aux brumes malsaines, au suspens et au doute. Rebecca avait déjà cette opacité, des secrets dévoilés dans un demi silence tandis que Ma Cousine Rachel s’amuse avec la psychologie. Elle joue surtout sur l’intérêt des multiples interprétations possibles, construit un labyrinthe où le narrateur tout comme le lecteur semble se perdre. Les mots, la structure, les détails sèment l’ambiguïté, suggère avant de dévoiler. Comment percevoir la réalité dans une tension irrationnelle ? Rien ne se pare d’explicite, tout se cache dans la masse gluante d’une atmosphère pluvieuse, enténébrée par les nombreux questionnements, les détournements de ce sujet mystique que l’on nomme amour, de cette satire de l’inégalité entre l’homme et la femme. Nous entrons dans les linceuls tissés de drame, de deuil, de passion enflammée, venimeuse.

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Ma Cousine Rachel, Daphné Du Maurier, 1951

Philippe, petit homme n’ayant grandi près du sein maternel mais porté sur les épaules d’un cousin, ersatz de père, nous guidera, sa voix se fera porte-parole d’une rencontre étrange. Philippe tombera amoureux comme tout humain, d’une femme, sa cousine Rachel. Un comble pour celui-ci, celui qui n’a jamais admiré la gente féminine, les méprisant et les rabaissant. Daphnée peint une mysoginie fière, ne se voilant pas d’hypocrisie, Philippe lui-même ne comprendrai pas qu’une femme puisse réclamer des droits, une égalité, l’indépendance. Eduqué dans des principes archaïques où l’homme gouverne la femme, rejette la femme, sa rencontre subite dans des circonstance mortuaires l’entraînera dans des abysses de jalousie, de suspicion toujours tourné vers la Femme. Chère Rachel, image archétypale d’une mante religieuse ou fatale, elle traîne à ses pieds la mort, le deuil, la tristesse de perdre un second mari. Est-elle sincère dans sa robe noire, ses yeux se noyant de larme à la pensée de son défunt compagnon ?

Nous ne saurons pas.

Car Daphné esquisse sa trame dans la subtilité, accompagné de descriptions de paysages. Elle étale les lieux, tisse des repères temporels et spatiaux pour que le lecteur puisse s’immerger en paix, entrer dans cette toile d’araignée aux lueurs infernales. Tout y est macabre, silencieux, lourd. De non-dits, de révélations ne paraissant pas grandioses, des moments d’une vie que le commun des mortels vivrait. Il se joue des enjeux non valeureux, ne dépendant pas d’un pays tout entier, seulement des enjeux unissant un être à un autre. Un homme à une femme. Si Du Maurier s’amuse à prendre son temps, c’est pour nous laisser des pauses de réflexions, de déduction, trompées dans l’œuf par la focalisation interne du récit. Eh oui ! Comment être objectif lorsqu’on se retrouve enfermé dans une tête d’un unique personnage ? Peut-il apporter un semblant de distance, prendre conscience de la réalité, ou n’est-ce simplement qu’une histoire de fantasme anéantissant la vérité ? Je ne spoile rien quand je dis que, dès le début, la clarté disparaît pour laisser les fragments d’une possessivité enfantine.

Ainsi cheminons nous dans les terribles épreuves internes d’un personnage sexiste. Quelle joie d’assister aux scènes de discussion entre Rachel et Philippe, l’on sent qu’elle le mène vers des terres lointaines, mystérieuse Rachel. Qui des deux domine l’autre ? Dans la maestria de la construction de son personnage féminin, l’autrice rassemble les côtés de la Femme. Réécriture d’Eve, cette figure aux deux tranchants, en deux mouvements comme ses mots. Eve ou la Grande déesse mère, la femme sacrée liée à la lune, celle prédatrice, celle effroyable par ses aspects divins. L’artiste montre un Philippe capricieux, immature, puérile, essayant de gagner l’amour de sa cousine. De ce qu’elle désire elle, nous n’en savons rien que des suppositions élaborées par le narrateur. La femelle mange le mâle, dans des subterfuges de séduction passionnelle. Je perds mes mots, je n’arrive pas à résumer le talent de ce chef d’œuvre, celui-là même où l’on ne réussit pas à les placer, justes et intègres afin de livrer le secret de ce livre.

Peut-être est-ce ceci un excellent texte ; ne pas savoir, chercher les mots et voir s’évaporer l’immatériel dans une fumée de souvenir. J’en garde une réminiscence d’appréhension, d’émotion intense, d’énervement aussi de suivre un personnage vaniteux, misogyne, tout de suite suivi par un sourire moqueur. Il y a beaucoup d’humour noir quand j’y repense en distance ; de celui ironique de Rachel. Elle taquine, manipule pour arriver à ses fins… Ou bien le contraire est-il de mise ? L’on ne pourra connaître une réponse définitive, le récit s’ancrant dans un regard subjectif empoisonné par l’amour juvénile, innocent. Je n’aimais pas Philippe au début, je l’ai apprécié à la fin et encore je l’ai désaimé pour son acte. Finalement, Daphnée Du Maurier désacralise l’amour mystique, ici, l’amour se teinte de tragédie ; quand l’un aime l’autre, l’autre utilise l’un pour parvenir à ses fins. L’homme se noie dans l’illusion de dominance propre à son sexe bientôt avaler par l’intelligence de la Femme. Celle-ci n’a d’autre choix que de manipuler l’homme possédant les biens afin d’accéder à une liberté conviée, si vite enlevée.

L’autrice créé là un monde polysémique où la petite histoire se partage avec un sens plus profond, plus humain, universel, intemporel. Sensible aux combats que mènent les féministes, j’y ai vu un discours, une satire contre cette inégalité oppressante. Daphné analyse, cerne puis romance des inquiétudes, des angoisses, des revendications encore d’actualité pour les retranscrire dans une intrigue gothique.

S’en aller (II)

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Elle pourchasse le vent, entre ses paumes serrées sur la lanière de son sac les vertiges d’une liberté sylphide, son écharpe à son cou meurtri, les marques de la déchirure, des traces, ces formes sanglantes de phalanges masculines, de gros doigts dominants. Elle l’a rencontré dans ce café, celui-là même où elle aimait à raconter des histoires par l’archet et le violon, où elle aimait ces sourires, ces airs ravis, conquis, ces agates amoureuses, apaisées par la mélodie, ces rares larmes si vite essuyées pour cacher la sensibilité. Il l’avait trouvé. Un soir alors qu’elle rangeait son adoré dans son écrin de velours, cette nuit opaque de décembre où les flocons chutaient sur le bitume manucuré. Il avait la gueule cassée des malfrats solitaire. Etrangement, des orbes dévoués mais possessives, des lèvres charnues. Et sa voix ! Grave. Rassurante. Elle se noyait dans les régals de sa sonorité. Il lui dit qu’elle lui avait sauvé la vie. Qu’il habitait à l’étage supérieur, de sa fenêtre ouverte sur la vie de ces autres elle lui avait offert un second souffle. Il lui dit qu’elle avait le talent des virtuoses, non de ces imitateurs jouant pour amasser mais l’âme d’une vierge à l’agonie. Que sa fragilité l’avait chamboulé, suffoquant d’une pureté à connaître. Timide l’enfant, elle n’avait rien répondu. Elle avait rougi comme ces personnages féminins, évanescents et ne servant qu’une histoire d’amour pour les spectatrices en manque de songes élogieux. Elle avait fixé son visage de titan, incroyable. Et son corps effrayant, ce charisme démoniaque. Elle avait voulu s’enfuir, biche effarouchée à l’affut du danger. Car elle ressentait ce désir, puissant, viril, ce désir suintant de la peau de l’inconnu mécréant. Il lui avait demandé son numéro et elle bégaya, maladroite. Je n’ai pas de portable. Surpris. Il ne la croyait pas. Et la douce, la fragile s’excusa, c’est vrai toutes ses connaissances la jugeaient sur ce sujet, ils se moquaient d’elle gentiment. Ce n’est pas mon fort la technologie. Les mots sortaient murmurés, une intimité dont elle n’avait pas conscience. Je dois partir. Mais tu reviendras n’est-ce pas ? Oui. Oui je reviens toujours.

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