Rien ne s’oppose à la nuit

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Après une période de grand vide, le grand bleu de la vie qui cogne aux phalanges et au myocarde battant, après ces après-midis passées à regarder le plafond, le casque sur les oreilles de l’album de Vianney, après ces délicieux instants partagés en compagnie d’un ours, je suis de retour dans le cocon familial pour trois mois, de retour près de ma mère avec qui les relations sont déchaînées, passionnelles, tourmentées, mais pleines de rires, de joies, de sourires, de complicité (je mets à jour cet article un jour du 4 octobre 2018, il a été écrit le 10 juin  2017. J’ai déménagé près de ma mère pour mon plus grand bonheur.) Cette chronique se veut hommage, éloge, panégyrique de ma génitrice ; ce roman me semble le plus adéquat pour parler des liens fusionnels que j’entretiens avec elle. Delphine de Vigan s’est mise à écrire, pour elle et pour celle qui lui a donné la vie. Précieux cadeau qu’elle confie aux yeux du monde en publiant son livre, courage certain car cela demande un effort grandiose de contrer la timidité, les peurs, les angoisses. Cet ouvrage se bouscule dans l’intimité d’une famille, dans les incompréhensions gravées sur le papier : une réflexion sur l’écriture mais aussi sur les secrets que dominent le gynécée.

Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendre, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai retrouvé chez elle, ce matin de janvier les mains tâchées d’encre, au pli des phalanges.

rnsPlusieurs fois, étalé sur les tables des librairies, nouveauté toujours ivre de succès, je l’ai observé, pris dans mes mains, le reposant délicatement, non prête à le découvrir, hésitante, peu certaine de ce qu’il me réservait. La blogosphère rassure sur les peurs, me voilà acheteuse compulsive, le panier rempli et, dedans ce joyau, cette perle délicate où sommeillent les mots raffinés. Delphine de Vigan ne m’intéressait guère, je l’avoue, n’ayant lu d’elle que No et moi depuis maintenant une dizaine d’année. Je me souviens encore, ma mère le dévorant en une après-midi, elle qui n’avait pas le temps de lire, alors, curieuse gosse, avide de connaissance mais surtout seule, terriblement, j’ai volé ces pages et, dans l’antre de ma chambre je me suis mise à lire. Ma deuxième rencontre avec Delphine fut bouleversante, me ramenant vers ce souvenir, souvenir détail qui n’apportait rien à ma vie me disais-je…

Rien ne s’oppose à la nuit s’ouvrit comme un lys, des paroles, des pensées, une confession pure, sans tâche, mouchetée de tristesse. Il a réveillé patiemment mes souvenirs concernant ma maman, doucement, caressant ma psyché d’une manière subtile. Elle m’a touché en plein cœur ; non seulement parce que l’hommage se renforce mais surtout car il fonctionne en catharsis Pus je mangeais les pages, plus les souvenirs et les réflexions concernant mon propre lien avec ma mère affluaient. Il est vrai, profond, il s’ancre dans les tripes, ainsi l’on sait que l’autrice a eu du mal à sortir les paroles, à confesser les reproches, à gribouiller sur ses pages blanches l’amour tourmenté qu’elle donnait à sa mère. Par cette biographie, autobiographie, elle nous livre des émotions en crescendo liés de pensées, d’un retour au passé dont elle fait face la peur grouillante aux entrailles. Beaucoup considèrent qu’elle n’aurait pas dû l’éditer ce bouquin car il est trop intime et que le lecteur risque de se voir comme un voyeur, qu’elle n’a pas le droit de déballer sa vie sur des flots de noirs, de lettre, pourtant, je pense que ce livre, beaucoup en ont besoin, il se répercute et parle à nos propres sentiments, à notre propre intériorité.

Sans doute avais-je envie de rendre un hommage à Lucile, de lui offrir un cercueil de papier, car, de tous, il me semble que ce sont les plus beaux – et un destin de personnage. Mais je sais aussi qu’à travers l’écriture je cherche l’origine de sa souffrance, comme s’il existait un moment précis où le noyau de sa personne eut été entamé d’une manière définitive et irréparable, et je ne peux ignorer combien cette quête, non contente d’être difficile, est vaine.

Elle traverse la mort par l’écriture. Le livre se coupe en deux, l’une est la mère, l’autre est l’écriture ; comme Marguerite Duras, Delphine de Vigan se lance à la recherche d’une philosophie : l’écriture (l’art) surpasse le décès.

Ecrire c’est narguer la mort, la transposer, ne pas oublier, griffonner les peines, les ancrer sur le papier jauni avant de continuer sa voie, sa route, son périple d’existence. A sa mère qu’elle n’a jamais supporté vraiment, elle offre un cadeau époustouflant, un livre sur elle, pour elle, pour son enfance agonie, pour la résilience dont Lucile a fait preuve tout au long de sa vie. J’ai souvent songé à cette question familiale : quand l’enfant né, les parents transmettent, leur savoir, leur intellectualité mais aussi leur peur, leur angoisse, leur traumatisme se répercutant sur l’éducation des gosses. Lucile c’est cette fillette qui a été violée (j’en suis persuadée), qui n’a jamais pu s’en défaire, dépressive, un peu folle, elle a résisté pour ses deux petites filles, maladroitement, comme elle pouvait car la Femme n’est pas invincible, elle est surtout rongée par ses faiblesses, ses failles, ses cassures, ses brisures, ses blessures, l’humain c’est un navire en déroute, qui survit, qui vit, qui se relève mais au fond de lui se tassent les douleurs éprouvées depuis le début de sa venue au monde.

Un peu jalouse, envieuse de la témérité, de la démarche de l’autrice, j’aimerai connaître un jour cette effervescence, être hantée par un sujet et écrire, écrire, écrire, toute la journée, oublier le monde pour pouvoir créer le mien sur des pages, me ressourcer dans les mots, solitaire, et enfin souffler, le travail achevé, l’œuvre devant mes yeux éberlué. Delphine devient mon modèle de courage, une femme que j’apprends à admirer pour son aspect créatif, pour sa plume poétique mêlée de réalisme. Elle prend la matière de la réalité familiale pour la posséder ; quand d’autre s’exerce au dessin, elle aiguise sa plume pour appréhender un univers sombre, odieux, noué par les noeuds funestes d’un passé traumatique. Elle écrit pour se déposséder de ces entités négatives, pour comprendre aussi, ce que sa mère a vécu, ce qu’elle n’a pas su dire.

Cette lettre lui ressemble et je sais aujourd’hui combien elle a transmis à l’une et à l’autre cette capacité à s’emparer de dérisoire, du trivial, pour tenter de s’élever au-dessus des brouillards.

On pourrait croire que ce roman… est-ce le bon terme justement… semble décousu, une partition de sentiments, de tristesse, de doutes emmêlés dans le fil de la narration, au contraire, il est construit, s’élève dans la brume opaque des larmes qu’elle rejette encore. Ecrire pour la vie, non pour le trépas, Eros et Thanatos voltigent, valsent dans les gestes épurés d’une femme, d’une fille, d’une écrivaine obsédée par ce cadeau qu’elle tente à offrir à ce fantôme d’origine. Le deuil pose ses armes en conquérant, fil de fer sur les mots en demie teinte, profonds, pénétrants, elle trouve la vaillance de ne pas se taire mais de partager alors qu’elle connait, lucide, les reproches qui lui seront adressés, les enjeux, les risques. La famille ne se dément pas, beaucoup de membres restent là, le noyau encore construit par des sœurs, des frères, tous avec un fardeau, elle n’écrit pas que pour sa mère mais pour ce cocon cauchemar et beaucoup ne lui parleront plus après la découverte de cette monstruosité.

Elle balance les secrets, assume l’acte de blesser certaines personnes de son entourage, mais ce livre représente la démarche de la création libération, de son clavier, de ses doigts de fée De Vigan balaie les effrois et fonce dans le tas pour transmettre aux lecteurs la force d’écrire à leur tour peut-être.

Evolution

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On se rend compte de notre évolution dans des moments cherchés et craints tout autant. Des instant où l’on désire s’ancrer plus intensément dans la vie active, de s’intégrer à la société même si, paradoxalement je la critique et la rejette. Cette sensation étrange d’avoir sauté un faussé, dépasser un obstacle, obstacle purement psychologique qui m’empêchait d’avancer. Fin des études ? Je les reprendrai lorsque j’aurai appris sur le terrain, pratiquant dans les zones dites de travail ; alors j’ai postulé, partout afin de me forger une petite place, afin de connaître cette autre planète, celle que l’on appelle la survie, la passion, l’alimentaire.

On fréquente de nouveaux personnages, empotés ou sympathiques, faux ou bienveillants, des hommes, des femmes. Distants, souriants, patients, prévenants. Parfois, une parole, un acte, minime, agit, sur le morale, explose la sensibilité. Y-a-t-il une manière de faire ? Politesse et soumission. Respect et jeu. Persona aura ta face ! Il n’est plus question de s’individuer ; tu signes un CDD ou un CDI lorsque tu as plus de chance, il est temps de t’intégrer ! Dans le contrat, en lettre capitale, des clauses, règlement intérieur, hiérarchie, compétences, ton rôle dans cette pyramide. Centre social ou bureaux capitaliste, il s’agit de forcer sur la productivité, la préséance, le bien vivre. Une nouvelle planète s’ouvre sur une organisation pyramidale, les plus hauts enfermés constamment dans leur bureau, les plus jeunes testés, observés. J’ai foulé du pied la ligne qui me séparait du travail, des heures comptées, de l’entrée d’argent sur le compte bancaire, des économies et des rêves de voyage.

La peur me bloquait, me paralysait, l’angoisse me pétrifiait. Je tâtonnais du bout de mes doits indécis, en manque de confiance en moi, d’estime. J’expérimentais, maladroitement. Timidement, j’inscrivais des brides de réflexions sur de nombreux carnets n’arrivant pas à me fixer sur un en particulier. Je ne souhaitais pas en terminer, finir les pages, noircies jusqu’à la lie ; signe d’abandon, de mort, Thanos, narquois dans son costume de thanatopracteur, l’ombre surgissait et j’achetais. J’ai ces couvertures moleskines dans mes placards, mes étagères, je ne les utilise pas, devant m’habituer à ce nouveau rythme bientôt changé j’espère pour un meilleur contrat. Les idées se tassent dans ma caboche, une envie invisible de créer, d’inventer, de me trouver, de m’exprimer, de s’envoler, par l’écriture, le dessin, la peinture. Malheureusement, je rentre lessivée le soir, je m’affale sur mon lit, à peine le temps de profiter d’une immersion de l’eau, à la piscine, trop de monde ! Alors je fuis, j’évite, je me dis, je n’ai rien à dire. Les visages des enfants m’apparaissent, leur sourire, leur routine. M’enfermé-je dans une tournure de TER, boulot, dodo ?

Dans mes pages vierges, je pense, je rêve, je théorise, j’invente, j’élabore, je construis, j’anticipe. Tout ça en même temps, rarement, parfois, souvent. Marquer, appréhender le monde dans lequel j’habite et j’erre. Je slalome entre les effets pratiques de la vie active, nouveauté amusante, l’argent devient une préoccupation nouvelle. Bonheur de trouver mon compte en banque (numérique) rempli de quelques chiffre me permettant d’entrer dans la ronde des consommateurs et faisant plaisir aux capitalistes. Paradoxe d’une révolte au cœur dont je ne cesse d’entretenir et d’arroser ; l’argent ne fait pas le bonheur, il en est pourtant garant. Tout s’achète, se marchande, le loisir devient des billets de banques pour profiter d’un week-end, loin de la maisonnée. Je ne dépense plus, amusée par ces quelques chiffres montrés sur mon écran d’ordinateur ; parfois, boulimique j’empoigne des trésors de livres pour le plaisir indépendant. Je peux m’accorder des plaisirs ! Moi, femme, sans l’aide financière d’un homme.

Un grain de sable se faufile, écrase la maigre estime que je me permets, pareille à Demelza, la jolie femme de Poldark, je creuse un tombeau d’incertitudes quant à mes compétences professionnelles. Un master ne me sert-il à rien ? Certification niveau II, car je n’ai pas réussi à aller au-delà de ma dernière année, celle me désignant comme une étudiante ayant un bac +5, j’ai stoppé, coupé, foulé ma cinquième année, aventure d’autant plus difficile qu’il me fallait supporter la honte d’avoir échoué au CAPES. Cette idée me ronge, si, seulement si, si j’avais réussi. A défaut, je me noie dans un lac de désirs de tranquillité, je pars, armée de mes armes volontaires, en quête du fameux CDI qui me rendra paisible. Des regrets ? Des questionnements. Je les annihile à coup de patience, de préparation pour mon nouveau concours, CRPE cette fois-ci, ayant découvert mon gout pour transmettre aux plus petits. Plongée dans mes manuels, à l’aveugle, autodidacte, n’y croyant peu, la phrase bat le rythme du cœur, tente et tu verras, si tu ne tentes pas, tu ne peux savoir. Ces heures, courbée sur le bureau, ma main écrivant des fiches, les réviser chaque soir, me sortent des doutes, de ce marasme purulent d’un avenir professionnel flou.

Que veux-je faire ? Est-ce un rêve à réaliser d’aider les enfants en difficulté ou est-ce une tentation, un retour vers le passé, une rédemption, un changement ? Je remarque dans mes romans en cours les mêmes thèmes, les obsessions de certaines douleurs, peines, que je fragmente et égare dans une couche d’or et de beauté. Beauté malsaine. Ces êtres innocents, naissant, des enfants. Une fille enfant, présente, personnage principale. Ce rêve gardé dans les ténèbres de mon corps, de mon âme, écrire, surpasser les angoisses, la culpabilité, la honte, la décrépitude de ces mots poignards, cette incapacité à me trouver capable de mener à finition un projet d’écritures, d’images. J’aimerai que mon métier dans l’éducation et le professorat se joigne à mes songes d’adolescente, d’adulte maintenant. Si j’ai décidé de travailler parmi les enfants, c’est pour percer le mystère de la vie, de, toujours, offrir des moyens de fabriquer son sens à l’existence.

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