La dame n°13

Un poème est une forêt pleine de pièges. On parcourt les strophes en ignorant qu’un seul vers, un seul mais suffisant, se fait les griffes en vous attendant. Peu importe qu’il soit beau ou non, qu’il possède une valeur littéraire ou en soit totalement dépourvu : il vous attend là, gorgé de venin, scintillant et mortel, avec ses écailles de béryl.

J’aime découvrir ces romans inclassables, aux ambiances oniriques, aux sujets silencieux mais terribles, aux thèmes féroces, subtiles, j’aime découvrir la plume tourmentée d’un écrivain, le style délicat d’une autrice, j’aime par-dessus tout m’enlacer, m’évaporer dans les lignes quand l’histoire et l’intrigue semblent des éléments divins. Carlos Somoza m’a offert trois jours de voyage dans un Madrid affligé par la pluie, il m’a emmené, me prenant doucement les doigts, un effleurement soudain, dans un labyrinthe où la poésie se révèle hargneuse, puissante, ensorcelante, où les vers, le langage, les mots s’assemblent en ronde, valsent pour la destruction. Est-ce ça la poésie ? Enrober dans le miel une beauté parfaite, cacher dans l’océan vaporeux d’une odeur amoureuse une terrible laideur ? La dame n°13 marche vêtue d’une robe de soie délicate, aux mouvements rapiécés de cruauté. La Dame n°13 se cache, appelle ses sœurs vengeresses. La mythologie se mêle à la réalité, la réalité se mélange au rêve, dans les apparences d’une ville ensoleillée se passe des événements macabres, est-ce réel ?

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Le temps n’est plus quand on ouvre le livre, la première page nous happe, nous enlève pour une aventure mystérieuse teintée d’écho somnambule, C’est un songe qui s’ouvre à nos yeux éberlués, les minutes, les pages s’enfilent, toujours une harmonie de révélations subtiles, les réponses se posent sur le socle, gracieuses ballerines s’asseyant comme une déité, les paumes tendues nous présentant les maigres indices. L’auteur s’amuse avec nos nerfs, notre envie d’approfondir, de savoir, de dévorer plus encore, jusqu’à la fin sans jamais faiblir et jeter en trois pages la clé de l’intrigue. Non monsieur prend son temps et impose à son lectorat un avancement douloureux, une marche de plaisir jusqu’à l’apothéose finale. Il manie les mots et son espace-temps sans transition, chef d’orchestre talentueux, il danse sous son inspiration, nous partage sa réflexion ; il prend soin de ses personnages, n’en met pas un sur un piédestal, ainsi la ronde de ses mâles et de ses femelles chantent en symbiose sous l’orage de cette légende, de cette histoire des inspiratrices, de ces muses que l’on craint, que l’on aime, que l’on chérit, que l’on prie. Lors de notre pérégrination, on tâtonne aveuglé par cette lumière opalescente, la beauté coule entre les paragraphes car la plume se déploie d’une sensibilité et d’une délicatesse à toucher l’âme la plus noire. On s’enveloppe dans ce parfum exquis, essence d’images poétiques, de brume traversant notre regard, de nuages aux formes tantôt élancées, tantôt grotesque. L’horreur même de certaines actions s’esquisse d’une esthétique sublime, au-delà de la matérialité d’un cadavre on se prend à s’imaginer une outre-tombe céleste. Dur est d’expliquer cette ambiance, je n’arrive à graver des mots dessus, expliciter sur mes ressentis en parlant de ce roman s’insurge, il faut le lire pour déguster, pour toucher à une expérience unique.

0284223A la différence de Morwenna, Somoza retire le voile de l’ignorance, ajuste les draps de la passion ; il nous intrigue, titille notre curiosité, surtout il m’a convaincu que la poésie devait être aimée, appréciée. Le paradis perdu de Milton, Baudelaire, Verlaine etc… Tant de noms de poètes, tant de découvertes, tant de trésor où, non seulement les explications et les citations sont distillées, mais aussi l’amour qu’entretient l’auteur pour ces modèles nous caresse de leur parole. Il explore les parcelles de force créatrice de ces jeunes gens-là, ceux qui ont contribués, qui ont apporté une pierre à notre humanité, il les honore, les admire et ça se sent, ça se voit, ça se mange aussi, on se nourrit de cette spiritualité qu’il transmet à travers son histoire, son intrigue, son échiquier. Les références littéraires jonchent le roman : La divine Comédie de Dante par exemple tournoie en clin d’œil, il vole les essences de vie fictive pour créer la sienne. La poésie, le langage alors, se vêt de couleur sombre, d’une réflexion passionnante. Comment ne pas aimer lire après avoir mordu dans la chair de cet imaginaire ? En contant la légende de ces 13 inspiratrices, de ces enchanteresses à l’apparence enfantine, il rajoute la couche d’une inspiration, mon inspiration. C’est chaotique et cette idée est importante pour comprendre le livre, je viens de m’en rendre compte à présent, de cette histoire qu’il fabrique, il lance, tout comme ses treize dames, la petite étincelle d’inspiration salvatrice. Par les images, la beauté, les dialogues, par son livre dans son entièreté, il incite son lecteur à écrire lui aussi, à imaginer, à former des phrases, à se lancer dans la grande aventure de la littérature. Fascinantes sont ces immortelles ! Ecrire c’est combattre la mort, Eros et Thanatos s’entremêlent dans une carioca endiablée. 

Elle avait cependant voulu ressentir sans mots. Jamais une dame n’avait désiré pareille chose, parce que ressentir sans mots était presque impossible : cela équivalait au silence sous la mer.

Tel Le guépard, le livre s’enchante d’une métaphore filée, mais laquelle je ne l’ai pas trouvé, est-ce, à l’avatar de La vie n’est qu’un songe, une pensée sur la vie qui ne paraît pas ce qu’elle est. Là, maintenant, en ce moment, est-ce que l’on vit ou dort-on ? Nos sens ne nous trompent-ils pas ? Le lecteur se promène dans le labyrinthe du minotaure apte à dévorer ces personnes qui pénètrent dans son antre. Pourtant le livre s’éclaire quand nos pas se font plus proches des réponses et des hypothèses que l’on bâtit, il donne la compréhension claire, précise, conquise, ce roman aurait pu être un fiasco mais les pièces sont bien ajustées, mises correctement à leur place sans jamais partir dans un délire onirique qui nous enfermerait dans un monologue d’un écrivain totalement emprisonné de son inspiration. Ici il marche sereinement, sait ce qu’il fait, il le sait si bien que la fin explose, nos lèvres dessinent le o de stupéfaction je n’avais pas pensé à ça. Et, lectrice passionnée j’ai été, pour la première fois depuis bien longtemps, surprise de cette conclusion, agréablement surprise. J’ai aimé, j’ai adoré me fondre de ce monde, dans cet univers à l’approche de la métaphysique, j’ai aimé ces caractères survivants, vindicatifs, ces personnages de papier qui, au lieu de rester passif essaient de chercher le courage d’affronter. Affronter la mort des mots, combattre l’adversité du langage quand celui-ci devient terrible. Car les mots font mal, vipères sauvages, ils enchaînent la psyché dans des monts infernaux, l’enfant qui entend les horreurs que l’on projette sur lui aura du mal à se reconstruire. Les mots, la poésie, le langage, la parole propre à l’être humain se couche dans une dangerosité cruelle tandis qu’elle peut aussi se montrer sous des auspices de tendresse. On lit pour se souvenir, pour garder une mémoire des sujets qui nous tient à cœur ; là on respire le roman tout entier, on admire, on se tait, on ressent. 


PS : j’ai énormément de chance de partager mes lectures communes qui deviennent des coups de coeur marquant avec Maned Wolf, ma chère compagne dans cette aventure ! 

Le roi des Aulnes

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Les heures s’écoulent lentement à l’extérieur ; elles tremblent, s’inquiètent, appréhendent, se projettent vers des avenirs meilleurs encore flous, peut-être impossibles, lointain. Alors je succombe dans la vase de mes peurs, me noie dans un lac de tourbe, de boue, de vermine, recueille un cadavre mangé par les bestiaux spongieux, aqueux, aux couleurs enténébrées, répugnantes. Je revoie cette scène d’ouverture du Roi des Aulnes, cet homme millénaire péché par des mains invisibles, un homme que j’imagine de cendre et de fer. Je ne savais à quoi m’attendre de ce livre dont j’avais lu quelques articles en recherchant des réécritures de contes, ils parlaient de la figure de l’ogre, cet archétype effrayant, effroyable, représentation d’un monstre, personnage que l’on montre, homme dont on se cache ou que l’on combat.

Pour n’être pas un monstre, il faut être semblable à ses semblables, être conforme à l’espèce, ou encore être à l’image de ses parents. Ou alors avoir une progéniture qui fait de vous dès lors le premier chaînon d’une espèce nouvelle. Car les monstres ne se reproduisent pas.

Je souhaitais analyser cette forme qui joint un monde, la plume qui cueille le cosmos pour le poser sur les épaules de son personnage ; Abel Tiffauge, garçon puis adulte, maigre puis obèse, gros, gros comme la planète. Mes membres s’imprègnent encore de cette émotion, lorsque je lisais les première pages, quand je découvrais l’univers de l’école privé où les couloirs s’étendaient en dédale d’obscurité, dévoilaient des salles ombragées où les surveillants, ivres de sadisme, s’amusaient à punir, à fouetter, à châtier fortement, corporellement les enfants récalcitrants. J’ai assisté aux terreurs nocturnes d’un petit garçon non apeuré par les sévices de l’ancien temps, amoureux d’un tyran du même âge, caïd tué par un accident.

J’ai senti l’ovni littéraire dès les premières pages, les premiers mots, cette sensation de se trouver face à un monument masquant une simplicité, fomentant une complexité.

Le-roi-des-AulnesLe lecteur créé son sens, il parle avec le livre. Dialogue muet ou bavard. Le lecteur ne peut rester naïf face à une œuvre de telle ampleur. Comment expliquer d’ailleurs ? Comment placer des mots, des termes, des concepts, justes et droits définissant ce Roi des Aulnes quand le langage ne suffit pas à exprimer l’invisible, à montrer l’indicible ? Lui a prouvé qu’on pouvait se passer des mots, des descriptions cliniques, il a utilisé les images pour nous immerger à la manière d’un Bill Viola. Je n’ai pas précisé que le récit se déroulait lors de la seconde guerre mondiale, là où les massacres dégageaient un tapis de sang juif sur les pavés des ghettos. Il en parle sous des symboles enfouis dans notre inconscient collectif. Ogres, enfants, paysages, le merveilleux accapare la réalité, la réalité s’empare du merveilleux. Il ne s’agit pas pourtant d’un merveilleux acidulé, une planète fantastique faite de barbe à papa, de diamant, de fleurs douées d’odeurs fabuleuses. Ici règne une ambiance d’épines et de crocs acérés, d’amour et violence partagé. Comment créer son sens en tant que lecteur lorsque les mots lus reflètent une polyphonie de sens ? On ne choisit pas, on ressent, aux tréfonds de notre vie intime. Fascinante sensation.

J’étais chétif et laid avec mes cheveux plats et noirs qui encadraient un visage bistre où il y avait de l’arabe et du gitan, mon corps gauche et osseux, mes mouvements fuyants et sans grâce. Mais surtout je devais avoir quelque trait fatal que me désignait aux attaques même des plus lâches, aux coups même des plus faibles. J’étais la preuve inespérée qu’eux aussi pouvaient donner et humilier.

Je pourrais tenter une approche de chercheuse, ma loupe au visage, voulant déceler les détails, infimes, narquois, se terrant sur la toile d’un peintre agacé de révéler ses secrets. Cinq chapitres, cinq histoires, cinq tableaux. Des tableaux aux nuances de gris, de noirs, d’ocre et de sépia. Enfin le bleu, des cieux, de l’idéal. Je ne peux m’engager dans un article objectif, je peux toutefois essayer de décrire selon des métaphores cette palette de sensations percutant m’ayant embroché tout au long de mon périple. Après lecture j’ai cherché les titres des parties que je ne comprenais pas, érudit sans doute, trop pour moi. J’ai trouvé des allusions alors à des peuples de civilisations antiques, guerriers et disparus. Il mêle le monde idéologique au monde macabre qui englobe notre histoire. De ces traumatismes universels concernant un peuple, une nation, Michel Tournier les transforme, puise la mocheté pour y quêter un sens. Je le vois grand nomade vadrouillant dans des déserts de solitude, de peur, d’angoisse, ces trois maux de la France et d’autres pays devant se reconstruire face à l’inhumanité pleine et entière.

Peut-être qu’écrire ce roman fut pour l’écrivain un moyen d’exorciser l’incompréhension de cette fatalité dont personne n’a pu contrer les méfaits. Je ne connais pas la genèse et les éléments de sa vie, cependant j’aime à penser qu’il se servait de la littérature comme un exutoire, un échappatoire, plus, magicien des mots, il façonne talentueusement un secret qu’il transmet dans des pages illuminées de cette transcendance, un au-delà de l’explicable. L’on ne pourra jamais comprendre, être rempli de bonté face à des barbares. C’est pourquoi Tournier a construit son pays en le transposant dans une terre imaginaire se reflétant pourtant dans notre réalité. Il donne des détails, des repères que l’on connait tous, l’Allemagne, la France, Paris, des indices spatiaux temporels nous appartenant. L’on se retrouve perdu dans l’accumulation de mots, une avalanches de citation bibliques dont la connaissance s’est évaporée de génération en génération. Il donne son sens à des forces qui nous dépassent, nous, pauvre humain mortel, en proie à des préoccupations vaines, inutiles. Qui est-il, ce personnage se métamorphosant aux différents cycles de son existence ?

Mais il devait sans doute y avoir quelqu’un en moi qui pensait que je n’étais pas là seulement pour dormir, car je me suis réveillé tout à coup au cœur de la nuit et, il faut le préciser, frais comme l’œil. Tous ces corps jonchant dans toutes les positions le grand plateau lunaire étaient d’une étrangeté saisissante. Il y avait des groupes serrés, des rangs entiers qu’on aurait dit couchés par la même décharge de mitraille, mais les plus pathétiques étaient les isolés, ceux qui avaient rampé dans un coin pour y mourir seuls, comme des bêtes, ou au contraire dont les dernier souffle avait suspendu un inutile effort pour se joindre à des compagnons.

En ouvrant ce livre c’est soi-même que l’on exhibe, le soit de la communauté, de l’universalité. Plus j’essaie d’esquisser une explication logique, plus la logique se perd dans les nimbes de la galaxie. Ainsi, je m’arrêterai là, vous enjoignant à lire ce livre, spécial et puissant. Je n’ai pas oublié les émotions du cœur à certains passages, d’une sagacité inouïe. Oui, il a mérité son prix du Goncourt.

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