Anne with an e

Elle est belle habillée de sa robe d’orpheline à l’étoffe de la misère, ses tâches de rousseurs enjolivent déjà un visage de poupée, le rouge pâle de ses mèches haïes tressé à la manière des petites filles de l’époque. Elle est née fille dans un royaume où les garçons sont valus plus que la féminité considérée comme fragile, elle est née fille à cette époque où elles n’avaient guère le droit de s’exprimer ou de gueuler contre la tyrannie masculine, elle est née fille et orpheline. Son histoire se dessine dans des flash back aux larmes amères, dans ses paroles rêveuses, sucrées, douces, empruntes d’empathie pour le monde et elle même. Anne, c’est cette gosse des ruelles, ne rêvant que d’être aimée, d’être appréciée, d’être cajolée pour retrouver une identité qu’elle s’est déjà forgée au fil de ses lectures. C’est ce double de Jane Eyre, son avatar plus jeune, plus fraîche, plus frêle.

Elle touche les objets et les hommes pour leur donner vie, elle lit le monde, la réalité comme une prophétesse amoureuse de l’ombre et de la lumière, elle comprend le monde du haut de ses treize années parsemées de malheur, de trouble, de peur, d’angoisse. Elle fait front contre l’adversité dans la chaleur de ses mots et rend poétique tout ce qu’elle côtoie. Les premières scènes sont magnifiques, quand elle traverse les sentiers aux fleurs de cerisiers immaculées, les ruisseaux aux bruits légers. L’espoir chatoyant dans ses agates voyageuses, par son imagination elle magnifie la réalité, pour mieux la supporter. Les plans, les cadrages, la photographie s’harmonisent avec le personnage de la petite Anne, entre en symbiose pour exploser, augmenter les sensations que le spectateur pourrait ressentir. Les larmes montent quand il s’agit de maltraitance, de ces hommes, de cette société jugeant, rejetant les malheureux, les miséreux. Mais Anne n’est rien de tout cela, bien qu’elle soit née dans l’abandon, la mort, elle apprend de son esprit pur, agile, altruiste. Et transmet aux autres qu’elle fréquente la magie de l’amour, de la compassion, de l’empathie.

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Des regrets mordants et la rédemption, la tante m’a fortement chamboulée, perturbée, magnifique évolution pour cette vieille mégère au coeur meurtri. Les premiers épisodes où elle se montre méfiante, voir méchante, jugeant avant de connaître la jeune personne. Anne et Marcellia forment une équipe, elle devient mère quand l’autre devient fille, développent un lieu fort dans la tendresse et l’incertitude des débuts. Série d’apprentissage faisant honneur au livre jeunesse (enfin je pense, ne l’ayant jamais lu, j’espère me rattraper d’ici là), les liens entre les gens se tissent, magnifiques, drôles, attachant, l’amour éclot d’un âge encore insouciant, elle ressent plus qu’elle ne peut parler. Au fil des épisodes on s’attendrit de ces jeux parfois cruels, de ces jeunes personnes ayant besoin d’attache et de repère. Anne resplendit, rose parmi les lys. Quelques rencontres marquantes, fracassantes même, vers la fin, elle rencontre son mentor, vieille femme riche, veuve, n’ayant fi des conventions de l’époque, de ces règles de bienséances que la religion impose comme règle de vie. Anne apprendra, je pense, dans la saison deux, grâce à cette présence sévère mais réconfortante.

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La série ne s’absorbe pas que pour les personnages et leur interaction avec les autres, elle exploite aussi les problèmes d’une société encore stigmatisée par les dogmes religieux, la puissance de l’homme contre la femme. Féministe avant l’heure, là où Anne n’aura pas sa place, en réalité, Anne ne possède rien dans cette époque où, bloquée par sa féminité, bloquée par son statut d’orpheline, dénigrée, jugée, violentée, elle affronte grâce à la force de son âme nourrie par l’imaginaire. Résiliente, l’enfance sait ce qu’elle veut, et elle l’obtiendra, non par la violence mais par la force de ses émotions, de ses tactiques ingénieuses. Elle ne cherchera jamais à faire de mal à personne, innocente et voyant la bonté dans chaque être. Elle est artiste, la vie pour elle se résume à l’art, car l’art est la vie.

J’écris sur cette série et elle me traverse encore, intime, elle réveille mes plus belles émotions de tristesses, de joie. Le délice pour les yeux également quand ils contemplent la beauté de ces paysages, de ces mouvements presque divin, de ces paroles fusant entre Anne et l’ami enfantin. L’humanité n’est pas qu’obscurité, n’est pas qu’ombragée par leur pulsion destructrice, elle peut aussi être pleine de construction, de lumière, d’étoile dans la pensée qu’elle mérite de créer, d’inventer, pour rendre le monde meilleur.

La part des flammes

Il était exposé sur la table d’honneur de mon libraire, une couverture rouge sombre dévoilant une jeune fille penchée comme prostrée dans un état de lamentation extrême, coupable peut-être ; ce livre attendait, témoin de mes voyages, patient aussi car il a attendu longtemps avant que je daigne poser un regard concret sur ses pages. La Part des Flamme est un coup de cœur, un coup de foudre, un coup de glaive dans le cœur, faisant fi de mes préjugés, écoutant une rubrique sur youtube, je me suis lancée, j’ai plongé tête la première dans cette épopée remplie d’espoir, de drame, de sentiments humains.

la part des flammesLe rideau s’ouvre sur la scène parisienne régie par la noblesse bourgeoise de Napoléon III, les pauvres miséreux servent les riches, de leur maigre possession à leur vie elle-même, ils sont des faires valoir contre la beauté illusoire de la main tendue sans prétention aucune. Mais les riches étant riches, ils vivent de splendeur, de merveille, d’oisiveté et d’ennui, de commérage et coups bas aussi ; ils respirent le luxe dans des salons tapissés de fantastiques fresques et certains s’élèvent dans une carrière journalistique. Gaëlle de Nohant narre, talentueuse conteuse, ce milieu flamboyant qui réclament toujours plus, qui contre l’ennui en aidant les désespérés, les déchus non pour un plaisir d’aimer, d’aider son prochain sans intérêt mais pour le prestige et le moyen d’être bien vu, de s’enfuir aussi de cette vie monotone et morne. L’intrigue s’esquisse par des phrases d’une délicatesse et d’une force sublime, mêlant fiction à la cohérence irréprochable et faits réels très peu connu, l’incendie du bazar de la charité, comme un joyau taillé par la plume de l’écrivain. Le feu, cette part des flammes sera un moyen, un événement permettant le rapprochement, non une excuse mais un moment d’une tension extrême qui bouleversera bien des vies. L’immersion est totale, elle transporte, elle transmet des émotions, par ses descriptions (hommage à ces pages fabuleuse mais ô combien triste et prenant aux tripes de l’incendie en lui-même) elle peint une fresque vibrant sous les flammes dangereuses, on se sent brûler avec les personnages, on est témoin de ce malheur, impuissant, rugissant, mais surtout mort au fond de nous-même. L’émotion prend des allures de minotaure, puissantes, vives, totales.

« Et peut-être était-ce la finalité de ce lieu, servir de crypte à de pauvres hères que la charité bien née guidait vers une mort sanctifiée eux qui, sans elle, eussent crevé comme des bêtes, le coeur plein de révolte et d’amertume. Si ces vertueuses dames patronnesses ne visaient pas à panser les plaies d’une société foncièrement inégalitaire, elles s’employaient à en apaiser les convulsions et à faire accepter aux pauvres l’injustice de leur destin. Qu’ils en saisissent la valeur rédemptrice et consentent à porter leur croix, et ils rejoindraient ces figures de sainteté indigente dont on se servait pour édifier les enfants des riches. »

A l’époque de ces bals aux robes immaculées, aux tissus des mille et une nuit, aux créatures virginales, sirènes cherchant époux, quêtant l’amour, se distinguait férocement le sexe fort contre le sexe faible, pauvres femmes devant obéissance à leur moitié, pauvres mères réduites à cette fonction, sois belle, tais toi. Ici les biches se placent en grande conquérantes, d’une manière subtile, éthérée, réalistes, elles se battent non contre la société mais contre elle-même ; contre ce que cette société du m’as-tu vu édictait contre elles. Eloge aux femmes, à toutes les femmes, ce roman se veut féministe avant tout et place les personnages vêtus de mousseline, de dentelles, de soie sous le règne des passions, de la réflexion. Elles sont nées femme, mourrons femmes mais régneront par la tendresse de leur cœur, par l’intelligence affectueuse de leur émotion. Elles ont cette âme chatoyante, elles ont cette fragilité assumée, ces fêlures que le passé a fait germer, impuissante contre ces marquis, contre ces hommes, elles trouvent le moyen de résister. D’une justesse, elles touchent notre cœur, y mettent un grain de lumière. Il y a cet espoir s’enroulant sur notre battant déjà amoché par les pages de l’incendie, par cette condition insupportable, par cette tristesse jaillissant de mademoiselle Constance, il y a cet espoir de la solidarité. On donne sans compter quand les sentiments sont purs, vulnérables mais bourrés de bonnes attentions.

Avec cette farandole de sensations s’invite un plaidoyer très fort, la modernité se balance aux creux des bras des traditions. Nous ne sommes plus enfermées pour hystérie, nous avons droit à la parole, de faire nos choix mais le chemin est encore long pour qu’une égalité complète puisse s’élever dans les flammes des batailles. Aujourd’hui c’est l’apologie du corps, les femmes réduites à un objet de désir comme aux siècles précédents, d’une autre manière. Gaëlle de Nohant possède cette étincelle qui guide le lecteur vers des pensées plus approfondies, elle mélange telle une sorcière avide de critique bien senties, l’historique et le présent. Au bout du compte notre sort repose encore sur les hommes. Madame nous dit le contraire, par des phrases d’une sensualité et d’une colère teintée : les femmes ne sont pas des poupées, elles sont aussi fortes que les hommes et gardent une part de mystère au fond d’elles-mêmes.

Comme une partition, une œuvre d’art, le récit se tisse, doucement, sauvagement, les portraits se dessinent, les personnages prennent vie, les drames se conjuguent aux sentiments nébuleux, à l’amour, à la haine, aux passions, à l’humanité simplement. Le lecteur se laisse porter, ouvre son cœur (c’est important vraiment pour ressentir le choc qu’il offre, le bouleversement intense) au pardon et à la reconstruction. Cathartique aussi, il a ce pouvoir de projeter le lecteur dans un imbroglio de sens. Pour ma part, il m’a aussi donné envie d’écrire et de trouver le courage de manier les mots pour former une histoire.