Miroir

Mardi 3 juillet 2018. Je ne suis pas concernée, du moins, je ne suis plus concernée ayant été éliminée de ce marathon aux premières épreuves. Le CAPES, cinq lettres, minuscules lettres, si petites dans leur fragilité, représentant une montagne, un avenir pour des millions d’étudiant, l’approche dans la vie active, le premier salaire, les premières expériences, les nouvelles rencontres, une nouvelle région, enfin, une barrière s’ouvrant sur un horizon inconnu, lumineux. Le CAPES, cet acronyme a hanté mes nuits, mes journées, des mois, 7 mois. Non, j’ai raté, l’échec cuisant, poignard dans le cœur. Alors j’ai fui, loin de ma ville où je raturai mes copies assise dans une salle de cours, écoutant religieusement la culture énorme des Arts et des Hommes. Combien de fois ai-je entendu des paroles angoissées, adressées à la fille que j’étais, n’ayant foi en elle que dans la négativité ? Tu choisis Arts Plastiques mais tu finiras dans un carton ! Au bout de ma dernière année de Licence, j’ai peint un morceau de chemin vers l’enseignement. Laisser filtrer les nébuleuses dans le cerveau des jeunes gens, de ces enfants que je méconnais maintenant.

Alors j’ai supporté cette pression, cette compétitivité, ces hargnes foisonnantes, ces discours entre groupes dans une salle de travail. Il y avait cette fille. Une fille que je n’aimais pas. Qui m’insupportais. Certainement à cause de sa beauté, de son intelligence, de la manière dont elle avait de se montrer. Ce texte, elle ne le lira sûrement jamais, tant mieux. J’ai simplement besoin de m’exprimer à la manière d’Annie Ernaux qui jette dans l’envolé de sa colère des réflexions sincères, si elles sont honnêtes c’est qu’elle ne cache rien, ne voile rien. Cette fille, elle avait le mépris dans ses yeux incertains, un désir foudroyant de se faire aimer, de se faire accepter dans une société malade, tout comme nous, elle brûlait des mêmes ambitions que les miennes. Moi, je n’ai pas réussi. Elle, a su se faufiler. Elle, a réussi son CAPES, elle a été admise dans le sacro-saint de l’Education Nationale. Si je ne l’aimais pas, c’est que l’on avait des différends, qu’une fois, j’ai gueulé, dans une classe entière, mue par sa provocation. De ces personnes qui cherchent l’altercation il y en a, énormément. Moi-même, quand j’étais hospitalisée, je jouais au feu, j’embêtais, titillais, pour le plaisir de me sentir moi-même, de me posséder, au dépend des autres.

J’ai commencé cet article avec l’injustice au creux de la gorge, mes doigts ont fourragé le clavier, l’ont matraqué afin de me calmer. Je ne désirai pas voir son nom, admise, récoltant le succès. Une question tourbillonnait dans mon énervement. Pourquoi elle ? Pourquoi elle, cette femme avec un comportement méprisable ? N’y a-t-il aucune justice en ce bas monde ? J’ai réalisé que, si elle avait réussi, c’était grâce à elle et, de cela, je ne peux pas lui enlever, tout comme je ne peux la dépeindre comme la pire femmes. Alors j’ai marché. J’ai marché pour rejoindre mon refuge, la librairie, bien que je n’ai rien acheté, être en présence des livres me réconforte, me soulagent, des milliers de médicaments à porté de main, des phrases lues à l’ondée d’une quête ; celle de comprendre. Le problème, ce n’est pas elle. Ce sont ces sentiments encombrant qui m’énivrent, ce maelstrom de courroux contre un passé chuintant, un mouvement féroce, sauvage, bouffant, avalant les maigres ressources dont je dispose pour un moment. Le monstre se faufile, attrape ma lucidité pour barbouiller les murs de mon palais mental en boue nécrophage. Et me voilà, prête à gueuler, à dire non ! A dire non égoïstement. Qu’ai-je à faire de cette fille ? Elle ne bâtira jamais ma vie, elle construira la sienne, elle est bien partie. Je la félicite. Si elle a réussi, c’est qu’elle le méritait.

Ce sentiment de dégout et d’injustice s’évacue par la parole, je m’acharne à terminer ce billet pour m’analyser. Si je ressens ce torrent de négation c’est que, quelque part, je ne crois pas suffisamment en moi. Que je me vois dans un miroir déformant. Elle a gagné un billet pour être professeur stagiaire, je reste sur le quai, mes valises posées près de moi, gonflées d’inquiétudes pour le futur. Ce que je vois, ce n’est pas une fille éloignée de moi mais une fille brillante qui, elle, a de la chance. Je m’embrouille. Je continue. Si je lui porte autant d’attention, c’est parce que j’ai des choses à régler avec moi-même, que j’ai des objectifs à atteindre, quelques baobabs à supprimer, pour mieux vivre, pour mieux exister avec les autres. Etre dégouté d’un résultat semble une piètre motivation à mieux se supporter, je tente de réfléchir pour aboutir à des pensées plus cohérentes, en rapport avec moi. L’on dit de l’égoïsme qu’il paraît un défaut ; je dis qu’il peut être nécessaire pour se remettre en question.

4 Comments

  1. L'ourse bibliophile

    juillet 8, 2018 at 9:47

    Je ne commente pas souvent, même si je lis tous tes articles, te suivant de blogs en blogs (j’espère d’ailleurs que tu as enfin trouvé en celui-ci un port durable), parce que tes mots et tes textes m’impressionnent toujours, mais celui-là me laisse encore moins indifférente que les autres et fait beaucoup écho en moi. J’aimerais t’insuffler de l’espoir et de l’optimisme, mais étant d’un naturel plus négatif que positif, j’aurais bien du mal à y parvenir. En tout cas, une fille qui manie les mots comme toi, une fille aussi sensible et intelligente ne peut pas rester sur le quai et je ne doute pas que tu trouveras bientôt un train qui te conviendra mieux. Ce n’est pas toujours facile de digérer un échec, mais j’espère que tu ne laisseras pas celui-là, aussi important soit-il, te gâcher la vie.

  2. Ada

    juillet 8, 2018 at 3:27

    Tu peux être fière de toi, je pense. Tu as travaillé à fond pour obtenir quelque chose dans un domaine où tu avais des choses à redire. J’ai fait plus ou moins ça en L3 et au lieu de continuer, j’ai tout bazardé. Ce courage-là, tu l’as eu. Tu es une personne pleine de ressources, alors je suis sûre que tu trouveras quelque chose d’autre, que tu mettes du temps ou pas, on s’en fout.
    Je te fais de grosses bises et tu as tous mes encouragements ! En tout cas, je crois en toi.

  3. Ilse

    juillet 8, 2018 at 5:55

    Tous les chemins ne sont pas linéaires, ne t’en fais pas choupette!! Ou bien tu réessaie l’année prochaine avec une longueure d’avance sur les autres, car tu sauras où concentrer tes efforts, ou bien tu prends cette occasion pour ouvrir d’autres portes que tu aurais autrement laissées closes. Quoiqu’il en soit, ce n’est pas une fin, c’est une entracte. Elle te permettre de prendre le recul qu’il te faut pour devenir plus sûre de ta voie.

  4. Maned Wolf

    juillet 10, 2018 at 1:57

    Je sais à quel point tu as travaillé et le mal que tu t’es donné, c’est tout à fait normal de se sentir amer (et trouver une cible pour projeter cette amertume n’est pas étonnant non plus). Mais je sais aussi que tu as une grande force de résilience et que tu as trop de ressources pour te laisser engloutir par cet épisode de ta vie, et je t’envoie tout un tas d’ondes positives pour que tu puisses rebondir <3

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