Marlène Dumas, mille faces expressives

Je me souviens de ma troisième année de licence, celle où j’explorais différents matériaux, la peur au ventre, l’incertitude de mes capacités. Je tâtonnais sans douter que mes peintures pouvaient avoir des ressemblances avec une artiste que j’allais rencontrer dans un livre qui lui était dédié.

Marlène Dumas qu’elle s’appelait celle-ci, son nom similaire à d’autres, grands, impérieux, presque monumentaux par les œuvres produites : Duras, Dumas… A croire qu’il faille s’attacher de la lettre D, S, et A pour avoir la garantie du talent d’un artiste. Il n’en est rien évidemment, à cette ère, les personnes ayant un don ou plutôt une capacité à créer peuvent se faire remarquer.

the swan
The swann

Elle est née en 1953, treize ans après l’hécatombe et l’inhumanité de la seconde guerre mondiale. Les droits des femmes, encore, se cachait sous les décombres, les hommes se devaient d’être virils, porteurs de valeurs archaïques tandis que les femmes se soumettaient aux critères inégaux que forment la société. Les hommes en cravates et les femmes en tablier. Elle a su construire sa place dans un monde masculin, Marlène, par ses encres, ses aquarelles, ses dessins, ses déformations, ses traits humains.

Regarde bien.

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The peeping Tom

Elle peint des portraits, des masques, des vanités ; figuration métamorphosée, désirant atteindre un absolu. Ses œuvres démontrent fantasmes obscurs et incertitudes, force et doute. Ses portraits m’ont touché, bouleversé, je reste des heures rivée sur mon écran à défaut de voir la matière en vrai, pour percer ces sentiments dilués dans ses toiles. Des plages sombres s’alternent avec des touches de couleurs tantôt froides, tantôt chaudes, toujours une pâleur mortuaire éparpillée dans le fond. Gris sont les espaces de ces personnages dérangeant parce que trop déformés. Elle s’empare de la réalité pour la transformer, pour esquisser des symboles, des signes métaphysiques, spirituels, intelligibles, elle montre ce qui ne se voit pas : la souffrance, la vulnérabilité des êtres humains.

The piligrim 2006
The pilgrim, 2006

Elle a fait scandale.

Ben Laden aussi a eu son portrait en aquarelle, teint en homme plus qu’en monstre. Marlène Dumas ne s’égratigne pas de convenances, de bonnes pensées communes à la société, à cette lisseur ordonnée pour ne pas choquer. Elle préfère barbouiller l’intangible, créer des figures anthropomorphes, s’inspirer de photographies prises dans les magazines (parfois pornographiques) pour dévoiler dans les gestes brusques, brutaux, expressifs, violents, toute la complexité de l’être.

Elle se situe dans le néo-expressionnisme des années 50, là où Pollock à révolutionner la manière de peindre avec ses drippings. La main joue un rôle essentiel dans la confection d’une image, néanmoins, lorsque je me mire devant les œuvres de Dumas, j’ai l’impression que l’instrument de l’artiste, ses doigts, ne sont pas nécessaires. Avant, l’on considérait l’art comme une observation fidèle de la nature, reproduire, recopier plutôt. Les artistes contemporains s’en sont défaits ; ici, elle tente de figurer des émotions, une critique acerbe de sa société.

Issue du Cap, elle a vu les dérives, le racisme, les inégalités (hommes/femmes, blancs/noirs), Nelson Mandela et la violence de cette région, les conflits et les crimes. Si beaucoup de ses œuvres montrent dans une simplicité, une humilité, des portraits anonymes, d’autres sont empruntes de cette cruauté que peut produire et penser l’homme. L’expression se situe dans les couleurs, les contours grotesques ne s’accaparant pas de détails ou de délicatesse ; elle subjugue par sa manière de défaire la réalité pour la transposer dans un ailleurs. Le purgatoire se détache peut-être, c’est d’ailleurs ce que j’imagine lorsque je reste figée sur l’une de ses composition. Elles ne s’enorgueillit pas fantaisies ni d’embellissement ni d’enjolivures comme l’on en regarde tant dans les musées des beaux-arts.

couple kissing
Couple kissing

Elle ne veut pas peindre du beau Marlène, elle veut peindre certainement la réalité de l’humain.

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