J’ai fini l’année sur la douceur exquise de retourner dans mes mois passés pour savoir quels livres avaient conquis mon coeur, ils surgissent au nombre de six, de genres différents mais au contenu sublimes m’ayant tour à tour fait réfléchir, m’ayant aspergés d’une palette d’émotion et de sentiment. Ma tête résonne maintenant de ces styles divers, riches, éblouissants. Des surprises aussi, pour certains que je n’avais pas prévu d’aimer, ou si peu, il atterrissent sagement dans cette boite à malice.


Janvier, Une maison de Poupée, IBSEN.

1Presque un an a disparu, mais cette lecture ne me laisse pas de glace. Dans les vastes contrées de la Norvège, une pièce de théâtre se déroule dans une maison de poupée. Nous sommes au XIXéme siècle, là où les femmes sont encore assujetties à leur mari, contraintes de ruses et de mensonge pour parvenir à une certaine liberté. Dans cette maison, plusieurs personnages évoluent au gré des révélations et des conversations. C’est vif, impérieux, grinçant. Les actes montent dans le drame, en crescendo et en violence. Violence symbolique quant à la condition humaine nous renvoyant, nous, spectateur, dans des méandres et des observations que l’on aurait préféré oublier : peut-on être un être humain indépendant lorsque nous sommes femme appartenant à la société patriarcale ? Dans la préface, il était dit qu’Ibsen ne s’est pas soucié de la condition de la gente féminine mais plutôt à la condition universelle de l’humain piégée dans une société capitaliste. Je préfère garder mon point de vue et me dire qu’Une maison de poupée est une déclaration pour l’indépendance de la femme, lui rendant son statut de sujet animé plutôt qu’un statut d’enfant mineur perpétuel.


Mars, Les putes voilées n’iront jamais au paradis, Chahdortt DJAVANN.

2C’est une sensation qui m’émeut de nouveau et me file des frissons lorsque je repense à ce court récit mélangeant les structures narratives et les sous genres. A la fois éloge pour toutes ces femmes disparues, condamnées à mort, esclave de cette société patriarcale en Iran, à la fois récit nouant de destins de jeunes filles, ce livre est poignant, atroce et empathique. Tout est politique, l’écrivain s’engage vers un chemin ardu. L’autrice a fait don de son talent poétique pour la société oubliée des femmes de son pays. Entre les mariages ne durant que le temps des caresses éphémères, entre les mariages arrangées, les viols autorisés et les femmes dépréciées, l’Iran de l’obscur se peint de trouble et de larme du lecteur. Un uppercut, voilà, il m’a cogné en plein visage. Je ne pleure jamais sur les pages mais je me souviens de la fin tellement humaine, même l’autrice n’a pas voulu fermé l’histoire dans la réalité teintée de meurtre, du sang sur les mains, du sang de ces femmes. Elle a laissé son personnage et merci à elle.


Mai, Lune de Fiel, Pascal BRUCKNER.

1Une image, en particulier, me donne encore des sueurs, des palpitations, des frissons ; ils s’encrent dans mon coeur à l’évocation de cette femme et surtout de cet homme, son mari. Je ne me souviens guère de leur rencontre, seulement la scène dans le bus et cette Rebecca, femme Eve fascinante dans les yeux de ce qui deviendra plus tard son époux, hideux et grandiose. Ce livre est traumatisant. Il délivre les faces les plus funèbres, les plus sadiques, les plus grotesque du couple, en tant que lectrice j’ai vivement apprécié mais aussi détesté. Avant ce roman j’avais lu un roman d’Apollinaire, Les Onze Mille Verges dont je ne m’étais pas remise, purulent d’excrément (oui j’ai de ces lubies qui font gémir), ici les images sont modérées, la structure classique aide à donner des repères au lecteur souffrant déjà du discours de l’homme. C’est une farce macabre qui s’engendre sur un paquebot, un discours d’homme ambigu, tantôt assujettissant la femme, tantôt la déifiant. Que des deux est meurtrier ? Et meurtrier de quoi ? De la psyché ou de la vie ? Vivre à deux, est-ce un idéal à conquérir ou, au contraire, un cauchemar ? Comment vivre indépendant en étant partagé dans une vie coupée en deux ? Les problématiques se déchaînent et forment une dissertation en sous texte extrêmement virulente et bien pensée. Oui, j’ai aimé en étant profondément choquée, troublée mais en ayant l’intention de le relire dans les années prochaines.


Juin, Just Kids, Patti SMITH.

3Je l’ai cherché pendant des mois sur les tables des librairies avant de l’acheter sur un coup de tête décisif ; lui c’était la perle de l’espoir dans mon océan de désespoir, je nageais dans la bourbe de l’incompréhension, la haine d’une société qui ne voulait pas de moi, la remise en question chaque jour de mes capacités ou, plus précisément, de mon manque de capacité. Qu’est-ce que c’est l’art ? Patti m’a renseigné. « Entourée de chansons inachevées et de poèmes abandonnés, j’étais à la fois dispersée et coincée. J’allais aussi loin que je le pouvais et me prenais un mur, celui des limites que j’imaginais. C’est alors que j’ai rencontré un type qui m’a révélé son secret, et ce n’était pas sorcier. Quand tu te prends un mur, abats-le d’un coup de pied. ». Je viens de transcrire cette citation à l’instant et à l’instant j’ai envie de relire ce livre. Autobiographie, témoignage de ces années de galères, de rock, de drogues, Patti explique son enfance, sa naissance à l’art. C’est ce style poétique, submersif, tendre et chaleureux qui me met toujours des paillettes dans l’oeil. Si tu croises un mur, abats le d’un coup de pied. Si j’aime tant ce livre et si je me le remémore amoureusement, c’est bien parce qu’elle aussi a vécu l’échec, la pauvreté, la misère, l’amour, le succès.


Juillet, La Petite Fadette, George SAND.

4Je ne me doutais pas que la Fadette serait à l’image de Jane Eyre. Quand j’adule ce personnage gothique de la culture anglaise, je tombe éperdue de joie face à l’image de Fadette. Jane Eyre n’a rien à voir avec la petite sauvage que le village entier considère comme une diablesse malpropre, elles ont pourtant des valeurs communes : le féminisme. Fadette le crie au monde entier, dans une violence féminine, subtile, intelligente et, si elle change, s’habille bien ce n’est pas exister correctement dans le regard des autres mais par amour pour un homme. Au final, elle ne changera que son accoutrement plutôt que son esprit qu’elle préservera. J’ai voyagé dans ce territoire pastoral, conquise par cet idéalisme, il réchauffe le coeur ce roman et, à ce moment là de ma vie, il a su soigner quelques plaies qui germaient lentement dans ma psyché. Fadette a réussi à m’inspirer, à construire une brique de mon monde, je retrouve, quand je relis certains de mes textes, la même fougue, la même verve, les mêmes principes qui régissent l’existence de ce personnage. On doit le lire pour elle, pour sa psychologie.


Outre ces cinq lires m’ayant bouleversé pour se nicher dans mon psychisme, j’avais prévu de mettre Les Misérables de Victor HUGO mais terminé à l’instant, je n’ai pas pris assez de recul sur le monument. J’ai sélectionné un millième de mes lectures (je ne pouvais pas tout mettre, j’ai donc mis le principal) car j’ai augmenté mon rythme en faisant évoluer mes habitudes de lectrice. Cette année fut aussi d’autres méthodes : je lis maintenant plusieurs en simultané, heureuse de pouvoir les associer ensemble quand la chance se présente. Je ne consomme plus, prend mon temps pour lire calmement sans l’effervescence de cette pression incompréhensible qui se traîne sur les réseaux sociaux. J’ai pu partager quelques lectures et cibler mes prochaines découvertes : je m’accorderai en 2019 selon mes convictions féministes, je lirai alors beaucoup plus d’autrices car elles ont le droit, elles aussi, d’être apprécié.


 

Je vous souhaite encore de fabuleuses découvertes littéraires pour cette année qui s’ouvre dans quelques heures. Que ces lectures puissent ouvrir l’esprit et la tolérance, nous permettant ainsi d’évoluer dans la compassion et le bonheur.

5 thoughts on “Les lectures marquantes de 2018”

  1. Parfois la blogo me donne le vertige tellement qu’il y a de livres à lire et qu’on a (pour tout ce qu’on sait) qu’une vie! J’avais vu Fadette dans une fripe, et l’avais ouvert sur une jolie description des feux follets, mais en fin de compte, j’ai préféré acheter un livre sur les plantes sauvages de la côte pacifique. Mais depuis, je pense à cette enfant garçonne et je suis très contente que tu en parles car je crois, que la prochaine fois que je la croise, je la lirai! Je ne sais pas exactement ce que je vais lire l’année prochaine. Je crois que je vais renouveller ma carte de bibliothèque et tenter de faire en an d’emprunts et de découvertes fortuites! PS- considérant ta ligne éditoriale, je te suggère fortement oeil-de-chat et le tueur aveugle de margaret atwood. ce sont, à mon avis, de ses meilleurs. bonne année!

    1. Normalement je ne suis pas friande des romans pastoraux et transmettant un idéal moral dépassant la marie sue (mais c’est de notre point de vue de contemporain qui fait la part des choses entre bien et mal). La petite Fadette c’est l’un de mes archétypes favoris, elle est toute douce et en même temps très déterminée dans ce qu’elle souhaite, elle a l’intelligence et la patience pour venir à bout des épreuves et des préjugés des gens de son village. Lis le, je pense qu’il va te plaire !
      Je ne peux tellement pas faire d’emprunts TT j’ai la manie de gribouiller mes livres et de mettre plein de notes.
      J’ai essayé de lire Oeil-de-Chat que j’ai dans ma PAL l’année dernière mais je n’ai pas accroché au style, je vais tenter cette année !

  2. Un très beau bilan, avec des livres dont la réputation n’est pas usurpée, donc. Hâte de lire la pièce d’Ibsen que j’ai dans ma PAL. Et bonne année ! 🙂

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