Les délices de Tokyo

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Je me souviens de cette après-midi où, allongée sur mon lit, position idéale pour s’engouffrer dans les pages, j’ai lu Les délices de Tokyo, je me rappelle que ce fut avant ce manque de repère, cette sensation de nouveauté, de découverte, avant la tempête, un roman feel-good n’est pas des moindre. Il brave les tsunamis par son style doux, poétique, humble aussi, jamais un mot de trop chez Durian Sukegawa, tout se trouve dans la réserve pudique des émotions et des histoires passées, dans le pardon et la dévotion. Je ne connais pas assez la littérature japonaise, adolescente ivre de manga surtout Naruto, j’ai passé le cap, dévoré ensuite les classiques, toujours autant d’ailleurs mais, quelques fois, le destin impose quelques lectures et celle-ci tremble de générosité.

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Durian SUKEGAWA, Les délices de Tokyo, 2013, livre de poche.

Le dépaysement berce le lecteur, des images photographiques, des mots, des phrases simples, une harmonie sincère, jamais une plainte, une lamentation. Au début l’on croise Tokue, vieillie femme sous un cerisier, l’arbre enchanté, près de la pâtisserie que gère Sentarô, homme perdu, celui emprisonné pendant quelques années, racheté par un couple, les propriétaires de ce lieu de vente de gourmandise. C’est déjà une émotion subtile, une tristesse mêlée de détresse quand on découvre le quotidien de Sentaro, perdu dans l’immensité entre son périple psychologique et sa volonté de fuir sans cesse. L’auteur nous laisse libre d’imaginer, d’éprouver, de ressentir, laisse libre ses personnages aussi. L’apaisement par la nature rapproche les hommes, quand le garçon refuse d’embaucher la vieille femme à cause de ses doigts déformés, elle tente encore, tous les jours, jusqu’à ce qu’il cède. Pour son bien.

Lenteur de la rencontre, la première aurore où ils s’approchent doucement, la deuxième où Tokue se montre et filent les jours dans les sourires, un baume au cœur pour ces deux personnes éplorées. J’ai les ai suivi de près, les pages se tournant, se dévorant sous la senteur des Dorayakis, ces pâtisseries sucrées que j’aimerai gouter un jour, sous les fleurs de cerisiers, dans une ruelle ombrée, où les éclats de rires des écolières en uniformes offrent une vie au monde. Les liens s’esquissent dans la souffrance silencieuse, dans les regards, l’apprentissage de la pâte de haricot rouge, celle-ci servant de tremplin pour une philosophie de l’existence acide et moelleuse. Il ne s’agit pas de s’appesantir de son sort mais de prendre les belles choses, les petits détails qui se présente dans une journée, une fleur, un brin d’air…

Tokue étant l’aînée, partage son savoir avec son cadet, à l’apparence frêle, délicate, elle possède une force insoupçonnable, celle de l’amour qu’elle donne sans état d’âme, sans intérêt, elle donne sans compter, un mot d’espoir, une parole inquiète pour son patron car elle tient à lui. Touchante sollicitude, ce livre est cadeau de courage contre l’adversité et les préjugés de certains, le discours universel dans la chaleur d’un espoir tendu au lecteur, celui d’écouter son cœur, de réfléchir, de s’abandonner aux sensations, aux rencontres que l’on peut faire, qui paraissent si indifférences et se révèlent des chamboulements.

Tokue n’est pas femme lisse, elle a vécu l’exclusion, l’enfer, l’indignité, traitée comme une pestiférée car lépreuse depuis ses quatorze années, elle raconte son passé pour que Sentaro apprenne encore, qu’il s’élève de sa prison formé par son esprit, de ses peurs, de ses angoisses, surtout de sa dépression vicieuse s’insinuant dans son cœur, se lovant tel le serpent narquois. Le quotidien du trentenaire se résume à sa pâtisserie, à son appartement, parfois à un verre de bière. Grandiose destinée couplée au néant de l’oisiveté ! Tokue est l’opposé, elle n’a jamais plié, elle a pleuré de l’abandon de ses proches mais s’est toujours relevée, la tête penchée vers les étoiles, vers le son des eaux, vers les rires des oiseaux, vers le bruissement de la pâte de haricot cuisant dans la marmite. Elle ne s’est jamais plainte, elle en parle maintenant, assise sur sa terrasse en compagnie de deux jeunes auxquels elle exhorte de vivre. Car elle a vécu, même enfermé dans un auspice avec l’interdiction de s’approcher de la civilisation. C’est un exemple de grandeur, de sagesse. Inspirant personnage offrant la force aux autres de contempler le bonheur, de le prendre et de le garder. Débarrassons-nous de ces vices, de ces terreurs, de ces peurs que la société engendre pour ne se concentrer sur l’essentiel, ce que l’on trouve beau !

Grâce à cette lecture estivale, sentant bon les fleurs d’oranger, le calme serein d’un quartier habité, on prend confiance au destin, on relativise, on se concentre sur l’origine de la joie, on jette les néfastes pensées pour écouter le monde, pour entendre le murmure de l’au-delà, cette force supérieure qui gouverne dans l’ombre. On ne déteste personne car il est pétri d’humanité, il dessine ses personnages de manière simple, intelligente, sans plus de qualité et de défaut qu’il n’en faut. L’humain est chargé de faiblesse ce que l’écrivain nous projette sans une larme, sans un apitoiement, juste ce qu’il faut pour nous guider vers une lecture honnête, effleurant notre âme, y apposant une graine de discernement.

6 Comments

  1. Shane octobre 20, 2018

    Très bel article sur un livre qui me fait de l’œil depuis un moment ! Si tu n’as pas vu l’adaptation en film je te la conseille vivement ! 🙂

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    • celestialmusae octobre 28, 2018

      J’ai commencé à voir le début du film et j’ai vraiment apprécié la pureté des images, je ne suis pas allée jusqu’au bout malheureusement. Je retenterai quand je serai disponible intérieurement.

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  2. lewerentz octobre 21, 2018

    J’ai beaucoup aimé ce roman moi aussi, malgré quelques facilités « bons sentiments ». Je n’ai, par contre, pas lu son second traduit. Et toi ?

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  3. Ada octobre 22, 2018

    Une très belle chronique pour un livre qui l’est tout autant, profondément émouvant et empathique dans la réalité de la souffrance de Tokue <3

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  4. Lison octobre 22, 2018

    Qu’est-ce que ton article est bien écrit…!

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  5. Douces effrontées octobre 23, 2018

    Tu as vraiment une belle plume, ton article est si bien écrit et si doux !

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