L’Enfant Meduse

Un songe au goût d’alcool. Un songe lourd de sang ; d’un sang épais comme une boue. Alors le gisant attend que se délie ce songe, que s’allège et se calme son sang, et que le ciel et la terre coordonnent à nouveau leurs mouvements. il attend comme attendent les bêtes, sans pensées ni questions. Depuis longtemps, depuis toujours, il vit soumis à son corps, à son corps plein d’excès, ivre d’oubli et d’obscures jouissances.

p 76

Je parlerai encore de Sylvie Germain comme on parle d’une parente ou d’un être proche, c’est étrange. Cette sensation de se sentir si comprise, si fragile face aux mots et à la structure d’un roman. Cette sensation de fondre dans un décor, de s’identifier à cette petite figure mythologique, transformée en petite fille des années 50. Cette enfant Méduse. Fin de guerre mais toujours elle, rôdant parmi les hommes et les femmes, détruisant, ravageant, avalant la joie pour accoucher du malheur. Il n’y a pas de tragédie, il y a une simple réalité que vivent beaucoup de femmes.

C’est un souffle, c’est un chant, c’est une prière. Un psaume ou un Dies Irae (jour de colère – prière de l’apocalypse), c’est une révélation. Je me souviens avoir ouvert ce livre, attendant ce moment comme s’il allait changer ma vie. En effet, il a changé ma vie. Mes yeux grands ouverts sur les lignes et l’histoire qui se dessinait si vivante mais si monstrueuse. Dire L’enfant Méduse, raconter sur Lucie ? Mais les mots ne dépasse ce sentiment qu’ils offrent, ce sentiment presque absolu, un sentiment religieux. Cette fois, je me suis transformée, j’ai cru, j’ai pleuré, je n’étais pas bien. Car ce roman a directement lancé sa flèche dans mon inconscient, réveillant mes doutes, mes angoisses, mes dénis aussi, et cette tristesse, cette colère, cette tendresse pour Lucie et ce petit bonhomme des étoiles. Elle écrit un mythe, elle réécrit la vie, elle soigne les traumatismes. Elle découvre l’origine.

Elle est aigre de toute la sueur et de toutes les sanies qui ont été versées contre sa peau ; elle est aigre d’avoir été si souvent souillée par ce pus écoulé du bas-ventre d’un homme.

p 98

Une origine de la femme fragmentée, violentée, violée. Une origine du désir masculin si hideux, si barbare, si égoïste. L’origine de ces mythes se concentrant sur les dieux incestueux, l’inceste que l’on ne nomme pas, que l’on cache. L’amour de la mère pour le fils étrange, pour l’amour d’une image d’un homme perdu, fauché par les balles. Lucie est victime et restera probablement plongée dans ses symptômes, l’agressivité est si bien démontrée. Tout. Tout est si bien expliqué, suggéré, ça prend au coeur telle une formule, tel un sortilège magique qui envoûterait quiconque s’approcherait d’un peu trop près. Tout. Tout est si bien calculé, maîtrisé, complexe aussi. Des références il y en a, énormément. La méduse et Persée, le questionnement du regard, de la haine, la résilience, ces problèmes humains, presque des destins, des maux que l’on ne peut pas contrôler, nous pauvre mortel. Il y a la résurgence des mythes grecs que l’on peut lire en lecteur averti et avide mais il y a aussi l’apparition des archétypes de contes, ce loup mangeur d’enfant, ce petit chaperon rouge n’ayant d’autre choix que de subir par peur, par terreur.

C’est un viol. Plusieurs même. Engendré par un demi-frère ayant l’apparence d’Apollon. C’est aussi une parole, celle de ces fillettes abandonnées à leur sort, dont les parents trop incertains, trop embourbés dans leur propre finalité ne leur accordent guère d’importance. C’est une parole que l’on a besoin d’entendre bien que, sous le prisme du mythe, l’homme ou la femme moderne prendra ça comme une histoire romancée, quand on ouvre le roman il faut s’obliger à penser que c’est la réalité pour des milliers d’entre elles. Lire ce roman est d’utilité publique. Je ne nie pas qu’il sera parfois barbare, parfois très dur, parfois très tendre, parfois très triste. Il faut le lire pour toutes ces Lucie que l’on ne voit pas, qui se cachent et qui ne parlent pas, pour, qu’enfin, l’on puisse les découvrir et les rassurer, leur dire que c’est fini, qu’elles ne subiront plus. Utopique peut-être mais tendre déjà vers l’entraide et vers l’empathie serait un très bon commencement.

Je ne saurai dire combien ce roman m’a traversé, une étoile me percutant en plein face. Le rythme, le pathétique, la complexité accessible, c’est le sublime, ce sentiment romantique de se trouver si petite face à une œuvre comme celle-ci, ou le syndrome de Stendhal, ce choc d’être face à ce talent monstrueux. « La transcendance se révèle par la simple prise de conscience de la hauteur infinie ». Ici ce n’est pas tant la grandeur mais l’horreur qui se montre par des symboles et des archétypes ancrés dans chaque conscience humaine. Le loup mange le chaperon. Poséïdon viole Méduse. La chose est même, la femme est prise sans son accord. J’ai été inspirée, tellement que j’en ai commencé des bouts, d’un autre personnage mythologique qui ressemble à Lucie, Perséphone. A croire que toutes les femmes dans les mythes grecs sont forcées, ce n’est pas une croyance, c’est la réalité. Il suffit de lire Les métamorphose d’Ovide pour être dégoûté de cette nature masculine dominante. Posséder l’enfant ou la jeune femme c’est s’appartenir et se sentir puissant pour les hommes ?

Non, elle n’aime pas, et n’a jamais aimé cet homme au visage triste, au long corps maigre qui se déplace sans bruit avec l’allure de quelqu’un qui, à chaque instant, s’excuse de n’être que lui-même.

p 162

Sylvie Germain ne juge pas et ne condamne pas les actes de ce garçon bien qu’il soit quand même châtié symboliquement. Elle se concentre sur les détails intimes, les mots que l’on ne dit pas, les maux qui pénètrent et ne ressortent plus que par colère ou haine, ces discordes et ce mal être, ces traumatismes que l’on tente de défaire. Mais la femme, de par sa naissance, est déjà marqué par le destin dès son premier hurlement au monde. Lucie ne savait pas elle imaginait sa vie faite de bonheur et de couleur avant que l’ogre gris la prenne et ne la dévore. Exploiter ce sujet sous le prisme du mythe c’est rendre cette réalité plus insupportable mais plus réelle encore. Elle atteint directement le coeur de chacun pour ne plus quitter les réflexions et les sentiments. C’est terriblement émouvant, j’ai mis du temps, une journée à m’en remettre.

3 Comments

  1. ioulia

    septembre 1, 2019 at 4:57

    Tu as un style d’écriture magnifique. Quant au livre que tu présentes, je ne sais pas si je le lirai, mais j’ai savouré tes mots.

    1. celestialmusae

      septembre 1, 2019 at 6:33

      Merci beaucoup ! Ce genre de commentaire me redonne toujours un peu de confiance en moi parce que je me dis que si je peux toucher les gens et les amener à découvrir des œuvres qu’ils ne connaissent pas c’est le plus important !

  2. Yann Pbd

    septembre 3, 2019 at 1:29

    Ça donne envie de le lire . Merci.

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