Le club des miracles relatifs

J’avais entendu parler de cette autrice reconnue dans son pays ; le Canada. De longues et large étendues de terres fertiles, fleuves, montagnes, lacs, forêts, le Canada a pour moi la valeur des rêves, fantasmes colorés, exotiques, je m’y plongerai avec plaisir. De cette femme prolifique, je m’imaginais un style atypique, intense, terrible pour être aussi connue, pour sembler une figure importante internationale. Je songeais à sa personnalité qui transparaissait à travers les mots qu’elle distillait, des histoires qui la dépassaient, qui me dépassaient puisque je ne les avais jamais lus.

Depuis toujours, ô époux bien-aimé, tu es les brisants, moi le rivage. Mille et mille fois tes vagues chargées d’amour m’ont inondée, recouverte et enchantée, faisant danser, vibrer et scintiller mes cailloux. Mille et une fois, succombant à ta force merveilleuse, je me suis ouverte pour te recevoir. Et, un beau jour, miracle ! Quand ta vague s’est retirée, un ange avait été déposé sur mon rivage.

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Nancy Huston, Le club des miracles relatifs, 2016

Une claque. Comme le bruissement de Bonjour Tristesse écrit avec la singularité de Françoise Sagan lecture de l’année dernière, cette fille, Cécile, grandissant dans le sinistre d’un non-sens, la vie d’ailleurs, n’en possède pas. J’en étais sortie exténuée, avec l’arrière-gout d’une frustration, celle de ne pas comprendre, de soulever ma tête loin des houles déchaînées, d’être emprisonnée dans les rugissements de l’océan, la mer de cette vie incertaine. Ici, Varian prend la place de cette gamine assez immature. Lui, il est hypersensible, surdoué, aimant la sensibilité de la nature, de toutes choses qui ornent et complètent une planète fissurée.

Petit, il baigne dans l’amour maternel, aperçoit très vite qu’il ne pourra s’adapter dans un monde en dérive, dominé par les grands capitalistes et cette foule de personnes égoïstes. Il vit, comme l’on vit. En prise avec ses de démons intérieurs mugissant à l’extérieur.

Il est enfermé. Sa tête tourbillonne, prise de vertiges amères. Il résiste, souffle d’incompréhension. Incompréhension de la haine que distillent ces gros ventripotents. La structure se pare de plusieurs chapitres à l’image d’un souffle erratique, saccadé, une respiration en difficulté. Les mots s’envolent sans ponctuation pour contrôler le rythme, pour donner un minimum d’air. Les pages se saturent de termes, d’angoisse, de mal être. C’est un processus d’écriture pertinent, en adéquation avec les maux de Varian, nous nous baladons dans sa tête, sans ordre et sans répit.

Il n’est plus tout à fait certain que la réalité n’est pas un cauchemar, ni que ses cauchemars ne sont pas réels. Souvent, ce qu’il découvre à son réveil est pire que le pire de ce qu’il aurait cru possible de rêver.

Cependant, l’autrice amorce d’autre chapitre, plus généraux, des portraits de femmes, d’hommes, entrecoupant cet enfer que vit notre hypersensible. Je garderai le souvenir de la chinoise dansante, lascive, se battant pour obtenir plus qu’une existence prisonnière des jougs d’une société réfractaire. D’autres ornent les pages, sensibles, humains, faillibles. Les phrases s’assemblent dans un tourment, dans une apothéose de violence. Car la violence se pare des manques : ponctuation, déclinaison, champs lexicaux. Violence dans les dialogues.

La forme structure une pensée, montre l’invisible. Les émotions, ici, se pressentent, flots de mots dans leurs splendeurs, dans leur pureté. Ainsi, assemblés, ils dessinent un panel de sens, ce qui compose l’existence d’un être, d’un ouvrier, d’une personne qui trime pour obtenir un peu de loisir et de détente face à l’exploitation des grandes firmes transnationale. Varian n’est pas réel, il semble si fragile, à fleur de peau dans un monde de pacotille, il effleure la violence dans les détails. Il m’a ébloui par son caractère, son intelligence. Cependant, ne vaut-il pas mieux être ignorant et vivre heureux que de voir le monde dans la lucidité complète ? L’on dit que les idiots meurent heureux tandis que les génies percutent le malheur de plein fouet.

Le club n’offre pas qu’une vision saccadée de l’univers et des actions que l’on soumet à notre planète, elle nous invite à regarder les chamboulements d’une nature dévastée par l’avarice des humains. On la détériore, on la méprise, on l’exploite, jusqu’à la moelle dévêtue de dignité. Elle pourrait se défendre, elle n’en fait rien. La terre transmet des inquiétudes, du chômage, des animaux que l’on chasse pour gagner un peu de sous, pour remplir les ventres affamés dans ce village aux allures féeriques, une côte d’Adam sous la neige en hiver et la pluie en été. Ca braille, ça hurle, ça chante, ça contre le désespoir sous le liquide ambré.

Mais oui mais oui bien sûr Tout comme les dieux Aztèques et les empereurs immortels d’antan le dieu de l’ambroisie exige ses victimes sacrificielles Géant barbu velu et glouton aux yeux fous il rugit en se frappant la poitrine attire vers le froid glacial ou la chaleur infernale de Terrebrute des hommes du monde entier et les engloutit.

On rugit intérieurement du comportement des bêtes, l’inhumanité accrochée à la cruauté, sadique et bestiale, caricaturale de certains personnages, ils ne sont presque pas nommés, un patronyme tel un numéro qui les définirait. Des paroles, de la sauvagerie, de la barbarie. Je suis sortie de ce livre comme si je sortais la tête de l’eau : médusée. Frustrée, un peu confuse, je suis emplie d’une richesse émouvante. J’ai lu une expérience, une dimension artistique attentionnée : la forme s’harmonise avec le fond dans une perfection inspirante. Je n’aurai pas aimé écrire ce livre toutefois j’ai adoré le lire.

7 Comments

  1. Maned Wolf

    juillet 26, 2018 at 9:39

    Magnifique chronique, je n’en attendais pas moins de toi ! 🙂 Je traîne à écrire la mienne, j’en suis désolée. De la peine à me motiver en ce moment, pas envie de rester enfermée devant un ordinateur… Mais j’y arriverai, je t’assure !
    Je suis en tout cas ravie d’avoir découvert ce texte incroyablement fort avec toi 🙂

    1. celestialmusae

      juillet 28, 2018 at 4:02

      Mais ne sois pas désolée ! Prends ton temps ! Tu as bien raison, j’ai moi même du mal à allumer le mien, j’ai juste envie de profiter du silence sans toucher à un clavier xD J’en suis sûre, j’ai hâte de la lire 🙂
      Moi aussi, c’est toujours un si grand partage entre nous quand on lit le même livre ensemble, on recommence quand tu veux !

  2. Ada

    juillet 26, 2018 at 7:02

    Je me doutais bien qu’elle ne laissait pas indifférente ! (jamais lu) Une chronique passionnée, qui reflète très sûrement la profondeur et la force de ce livre.
    Encore bravo de nous faire découvrir les livres avec ta plume magnifique <3

    1. celestialmusae

      juillet 28, 2018 at 4:04

      Non, on en ressort plein de questionnements et d’obscurité dans la tête.
      Merci beaucoup pour tous tes compliments que tu me donnes à chaque fois dans tes commentaires ** Ils me font toujours autant plaisir !

  3. Ingannmic

    juillet 27, 2018 at 7:10

    J’ai adoré moi aussi ce titre. J’aime beaucoup en général Nancy Huston, dont la grande force est de savoir naviguer entre les genres d’une oeuvre à l’autre. Ici, elle navigue entre les genres et les styles à l’intérieur même de son texte, c’est très fort !

    1. celestialmusae

      juillet 28, 2018 at 4:05

      Oui, je trouve aussi. Pour une première rencontre avec l’autrice c’est une réussite pour moi mais je ne serais pas étonnée de voir que beaucoup n’aime pas ce genre de style. C’est assez intense.

  4. Lili

    août 9, 2018 at 7:19

    Le titre du roman est déjà puissamment évocateur. A lui tout seul, il faut rêver !
    Pour le reste, il semble qu’énigmatique et déroutant soit son credo. Pourquoi pas ! Nancy Huston fait partie des auteures que je veux découvrir depuis un moment.

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