La petite Fadette

Il y a de ces livres qui vous font rebondir le cœur, qui vous envoutent, vous enchaînent par leur charme ; il y a de ces ouvrages que l’on ne lâche pas jusqu’à dévorer la dernière page, de ceux qui vous seront un baume au myocarde, une fameuse rencontre. Ils peuvent sembler plats au premier abord, ou, au contraire, très intenses dès la première phrase ; et la fin ! On respire après le dernier mot, on analyse en dedans de soi, pour contempler les aspects physiques que ce bout de papier nous a procuré allégrement. Lire La Petite Fadette est une de ces œuvres-là, qui chatoie par sa simplicité, sa dévotion d’un monde meilleur, ses bons sentiments. Elle a voulu écrire de la beauté, de la quiétée dans un monde en révolution (industrielle, moderne), elle a souhaité supprimer la violence de la réalité, protéger ses paysans, faire voir les couleurs vives, magnifiques de sa région.

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George Sand, La Petite Fadette, 1849

J’écris sans l’appui de mon carnet, un peu en vrac, par passion pour cette lecture si belle, si humble, un peu trop manichéenne peut-être. Je n’ai pas désir de cibler ses points noirs, j’ai envie de me souvenir de ses sublimes discours, de cette petite fille devenant femme, grandissant dans l’adversité, méprisée par un village entier. Elle ne se laisse pas démonter La Petite Fadette ! Ca non ! Elle sait parler aux sentiments les plus viles, apaiser de sa main de soigneuse, un peu magique, les maux de l’esprit et du corps. Laide au début, elle s’embellira par l’amour qu’elle porte à ce Landry si joli. Intelligente, elle n’hésite pas à se sacrifier pour le bien de l’autre sans arrière-pensée que de protéger le fruit d’un bonheur récolté sur le malheur. Ce personnage apparait, à la troisième personne du singulier, du point de vue de ce besson (jumeau) de fermier, riche, fier, un peu têtu ; la Petite Fadette, Fanchon de son vrai prénom. La vie de ce livre réside dans le fort caractère, féministe, authentique, de la jeune fille considérée par tous comme une sorcière, une fille de mauvaise vie. Elle est le pendant français de Jane Eyre.

L’écriture ; sensible, érudite, sincère ; George Sand a cherché à rendre son pays dans les mots, elle a utilisé les termes du patois de sa ville natale, par amour de sa patrie. C’est parfois difficile à comprendre, les premières pages où le lecteur se confronte à une langue mélangeant l’ancien français et des dérives de notre langue. Je me suis sentie dépaysée un temps, parisienne dans l’âme, se détourner de mes origines pour me confondre dans les vastes espaces émeraudes, turquoises. Elle chante le bruit des oiseaux cachés dans les hauts arbres de la forêt, le roulement de la rivière près des champs et des fermes. La longueur de kilomètres entre les voisins, les coutumes, les croyances, les superstitions. Ces créatures que l’on narre pour faire peur ou égayer, rutilant d’un sens aujourd’hui perdu par trop de rationalité. Je le regrette beaucoup, de ne pas avoir pu observer ces rites, cette foi en toutes choses irrationnelles. Ce livre m’a permis de m’acheter un billet d’avion pour m’envoler dans un paysage souhaité. J’ai entendu les bêtes d’étables paître les herbes, j’ai vu la maison de la Fadette, j’ai senti les vents de l’Ouest sur mes mains tenant le roman, tremblantes de la suite des événements.

L’amour, plaie universelle des êtres, sentiment mystique, divin aussi, l’amour que l’on ne s’explique pas, le rapprochement timide, l’apprivoisement, enfin les préjugés qui s’évaporent au profit d’une réflexion et d’une vision de ce qui l’entoure plus mature, grâce à la personne adorée. En plus de Jane Eyre, le propos abordé ressemble à Orgueil et Préjugé, façon blé et miel, campagne et nature. Dans sa préface, elle annonce comme parti pris qu’elle décide d’écrire un roman utopique, un roman joyeux. Elle raconte telle une conteuse bienveillante ; une femme qui a des choses à dire mais qui les dit délicatement dans le fil de son récit. L’intrigue se déroule, ruisseau d’argent sur canapé d’observation ; c’est que Sand en a dans le cerveau à faire paraître son roman comme simple alors que chaque chapitre attaque subtilement des problèmes de société que l’on retrouve aujourd’hui.

Elle parle par la bouche vermeille de son personnage, fille forte, idéale, Petite Fadette. Dans cet accomplissement, un plaisir de s’énivrer des moments qui passent, dévoiler les sentiments néfastes dans le fil du discours omniscient. Je l’avais pris pour un roman manichéen où tout est, tantôt gentil, tantôt méchant ; les vérités chrétiennes qu’elle transmet font transparaître ce côté duel, sans nuance. Or, sous le verni des mots aimés, elle découle son discours féministe. Le caractère de la Fadette détonne, on s’en moque, on s’en méfie, on s’écarte face à cette bouille si peu féminine, si peu reluisante. Car une femme, dit-on, doit se montrer sage, invisible, dans l’attente de son époux, de son père, de son frère, de cette demande en mariage que l’on guette. Elle se doit de porter des atours affriolants, prendre soin de ses cheveux, de son minois, porter des gants de satin, danser timidement. Ne pas se moquer. Fadette, c’est le mouton noir, celle que j’aimerai devenir, que je suis déjà. Sa force réside dans son intelligence et sa beauté atypique. De bourgeon en rose trémière. Si elle décide de bien s’habiller, de changer son apparence, c’est pour mieux aimer tout en gardant son indépendance.

La Petite Fadette c’est cette histoire de campagne, ces bruits ruisselant de tranquillité, ces paysans comptant leur sous, la foule à la sortie de la messe, les danses aux fêtes religieuses, le labeur de fouler les terres, de les pétrir pour qu’elles puissent offrir le don de la survie. La Petite Fadette c’est ce personnage féminin, singulier, discours féministe. Elle compte dans le panthéon de ces figures féminines ayant poser leur pierre à l’édifice d’un monde ne regardant que les mâles ; Fadette aide ses prochains tout en gardant son intégrité dans une société désireuse de faire taire les autres, les femelles, de les modeler à leur dominance. Elle ne se laisse pas faire. Alors, ce roman devrait être lu pour toutes ces gamines d’aujourd’hui à qui l’on dit qu’elles ne réussiront pas dans certain corps de métier, trop faibles et trop fragiles semble-t-il.

2 Comments

  1. Anaïs

    août 6, 2018 at 5:24

    Très belle chronique ! Une amie m’a proposé de lire ce livre pour mon challenge 12 mois/12 amis/12 livres en octobre. En te lisant j’ai vraiment hâte d’y être !

  2. keisha

    août 14, 2018 at 1:00

    Mais je (re) découvre ce roman! L’ai-je déjà lu, finalement? Des portions de la correspondance de Goerges Sand sont en arrêt lecture depuis deux ans, les reprendre aussi?

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