Chez les vieux la folie fait la pause. Elle s’immobilise à la façon d’une chouette effraie qu’engourdiraient peu à peu le froid, la fatigue, la faim, au creux d’un arbre sec, jusqu’à la statufier en vague ombre blême clignotant des paupières sur un regard démesuré d’absence et stupeur.

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Foudroyant. Un coup de tonnerre dans le visage, des coups de mots dans le cerveau. C’est l’esthétique transcendante, poétique, virulente, une beauté sauvage. D’ailleurs, ça se passe dans la forêt, dans ces bois des contes moyen âgeux, avec la pauvreté et la misère, des complots et des secrets. Elle parle d’un meurtre, mais un crime auréolée de folie, celui de l’amour, celui de l’amour nécrophile celui de l’amour foudroyant mais tu par une saute dans le vide et puis le néant. Alors on commence à s’obséder de cette perte, de cette vision spectaculaire qu’une femme peut suggérer, comme une malédiction. C’est une histoire de famille, une histoire de deux familles liées ensuite par les mouvements de désirs et de tourments ; il y a le silence de deux frères séparé à cause du père : l’un accepte, l’aîné se confronte d’avec le père.

Et depuis, quelque chose s’était enté sur son coeur, y avait plongé des racines rugueuses et l’avait enlacé comme un lierre à l’odeur amère et entêtante. Il avait rencontré la beauté, – elle avait le gout de la colère. Et ce gout de colère depuis lors hantait sa vie.

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Dans ces flots de paragraphes alimentés par la magie des images, Sylvie Germain (que j’aime et choie) propose des vertiges puissants de passion pour cette langue venue des profondeurs des âges. La narratrice est une conteuse, elle tisse ses événements naturellement, paragraphes et chapitres après chapitres, rayonnant de beauté presque religieuse, comme un chant liturgique assainissant le coeur. J’assimilerai Jours de colère à une tapisserie que l’on ne se lasserait jamais de regarder, les petits détails prennent la valeur d’un au-delà transcendant. Je ne serai pas objective bien que j’ai pu voir quelques répétitions, mais répétitions nécessaires au rythme vibrant. Une oralité intime, de celle qu’on récite dans notre tête, ils résonnent les mots comme une agonie ou une béatification paradisiaque. Sûr qu’elle a compris les mœurs de cette époque trop éloignée de nous pour bien la cerner, elle a l’allure d’une ère fascinante sans technologie, sans buildings et grandes villes mangeant la nature. Ici, les arbres, la forêt, la Vierge, les arts nous transportent dans une dimension mythique, de ce drame psychologique, à la colère répétée inlassablement, hantant les coeurs et s’offrant en dualité avec la joie des neufs frères, la nature se pare d’une identité propre.

J’aime le foisonnement des descriptions tantôt psychologiques tantôt extérieures aux personnages, là où on a le temps de contempler chaque anges fabriqués par les mains de sept drôles de garçons nés tous les même jour à chaque heure différente, d’une même mère monumentale. Je ne pourrai vous dénombrer tous les personnages qui vivent et ornent le récit, mais tous ont au moins une particularité spéciale, presque magique et doucereuse. Tous sont liés par le lieu où ils vivent, habitent, travaillent, enfermés dans ce hameau où le sieur fou règne. Le sieur fou c’est un grand-père, ivre d’une femme morte qu’il retrouve dans le corps de sa petite fille Camille La Vive mais, comme chaque histoire et comme chaque tragédie, l’amour s’empare de cette gosse déjà captive, elle chutera comme Juliette pour son cousin, l’enfant de midi. Les noms et les surnoms que Sylvie Germain donne à ses personnages se teintent de mythe et de conte, d’ailleurs l’on ne peut expliquer ce qui différencie les contes et les mythes surtout dans ce roman. Car, si les contes permettent une liberté de construction psychique pour les enfants et leur permettent de régler des troubles inconscients, les mythes placent l’homme comme inférieur au destin, ils se battent contre lui et ses dérives. Ainsi, Jours de colère est un mythe.

Cette lumière qui tombait des vitraux pour s’aviver aux flammes aiguës des cierges, c’était la blondeur de Camille se mêlant à celle de Catherine. C’était l’éclat d’un même corps de femme en course par le monde, d’une femme qui n’avait fait que traverser la mort pour resurgir, plus jeune et intrépide encore, entre granit et ciel, entre les arbres et l’eau. A ses côtés, à lui. Catherine-Camille, sa femme sienne, passionnément. Catherine-Camille, son unique amour, son amour fou de jalousie.

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A l’image du Roi des Aulnes de Michel Tournier, Jours de Colère entretient un monde dedans et en dehors de notre monde réel, il le trépasse, va au-delà d’une réalité pragmatique et profane. La vieille et nouvelle génération sont réunies, sous un conflit certes, mais réuni sous les mains des Parques d’une force plus puissante, une force que l’on ne voit pas mais qui sommeille, implacable et immortelle. En art et en philosophie c’est ce qu’on appelle le noumène, des éléments invisibles aux yeux, inexprimables, mais que l’on ressent fortement. Plus besoin d’image, le ressenti religieux impose ses lois et, ici, la folie impose sa règle. Si le roman se termine en tragédie c’est qu’il vient d’un début où Ambroise chute par amour pour une morte. Il y a du gothique moderne, la description de la forêt sublime teinte nos perceptions de danger et de volupté mêlée, comme si la négativité et la positivité, le bien et le mal n’existaient pas mais trouvaient une harmonie pour contrer ces dérives de la psyché. L’amour, la mort, ces deux là, Eros, Thanatos, ça ne se contrôlent pas.

Alors on suit du regard, le cœur tressaute de temps en temps, toujours emballé pour la beauté. Jours de colère est un chef d’œuvre visuel et littéraire, Sylvie Germain s’intéressant énormément aux arts et à ses médiums, ici, elle pare sa forêt de sculptures de saints, elle pare ses personnages d’amour, de tendresse mais aussi de colère et de folie. Sa mythologie personnelle frôle l’intime le plus inquiétant, celui que l’on a, que l’on cache jalousement, un intime si pur mais si triste que l’on ne peut qu’admirer les pages aux envolées lyriques. C’est un psaume de trois cents pages qu’elle nous offre, une merveille qui cogne au myocarde.

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