Joker, le semeur de troubles

La névrose est, à chaque époque, intimement liée aux problèmes du temps. […] La névrose, c’est la désunion existentielle en soi-même.

C.G Jung, Psyschologie de l’inconscient, 1916

Les images d’Arthur Fleck me traversent, violentes dans leur solitude ou violentes par les actes commis. Arthur. Arthur on ne le connaît pas, une ombre dans l’immense ville des années 70. Celle-ci s’appelle Gotham, on voit New York. Immenses buildings de verre ou de métal, elle apparaît sous l’oeil de la caméra en plongé et affine son regard jusqu’à ce clown si triste, si fragile. Un visage en gros plan pour montrer l’expression sublime, inquiétante et étrange. Arthur ce n’est qu’un homme vieilli, usé, habitant chez sa mère. Il monte et descend chaque jour des escaliers, une large terreur, sa personnalité. Dans la rue, le corps tremble, se fracasse sous les coups des voyous, il subit Arthur. Mais Arthur, résilient dans sa folie, puisera dans ses ressources les plus obscures. D’Arthur le sans dent il deviendra Joker le Riant.

Brut, expressif, tragique. Trois mots tour à tour désignant la progression de ce personnage à la célébrité mordante. Personnage de pop culture, inspiré des marginaux de Victor Hugo, le Joker comme un mythe, y apparaît humain dans toute sa névrose. Je me souviens du mouvement humaniste du XV siècle, là où renaissait les cendres de l’antiquité, Jésus en tant qu’être fragilisé alors que la société avait tendance à le représenter dans sa splendeur divine. Arthur ne semble pas être ce messie, pourtant, il réclame sa part de faille qui le rend extrêmement proche des spectateurs. Impossible de ne pas sentir le battement de notre cœur se soulever par la peine qu’il inspire dans les premiers chapitres. Arthur n’est pas Jésus mais il est l’un de nous, cet invisible qui persévère dans son rêve de devenir humoriste.

C’est un portrait sans concession, sans édulcorant, sans assouplissant, c’est au contraire un portrait s’ancrant dans le réalisme le plus marquant, le plus doux, le plus efficace. Un portrait en miroir, million d’écho, de questionnement, une identité en dent de scie, des fragments tour à tour amassés pour se construire et s’accepter. L’anti-héro, dans le romantisme annonce déjà le Joker comme personnage n’ayant de but dans la vie que son propre suicide. Déjà, au XIX siècle, après les hautes luttes de Napoléon, les grandes fresques guerrières, l’arrêt soudain de cette gloire dont tous les hommes avaient droit, a amorcé un passage à vide. Le néant. C’est alors que surgissent des personnages anti héroïques, des personnages que l’on n’attendait pas. Quasimodo, Claude Gueux, Jean Valjean, des hommes en prise avec leurs propres tourments causés par une société inégalitaire. Arthur se fait l’héritier de ces hommes de papier rassemblant toute la complexité de l’être l’humain. D’un être perdu dans le néant d’une société où les richesses se distribuent de plus en plus mal, il se métamorphose en Joker, le fou reflet de notre inconscient et de nos rejets.

Mais Joker, en plus d’être symbole de notre violence refoulée paraît d’un réalisme glaçant. Cet homme, un caractère si avenant, mais si morcelé, pourrait même être amalgamé à une victime. Et, l’on sait que le terme victime ne sied pas tellement à nos mœurs anti-victime. Arthur ne se bat pas, il se résigne. Il prend des coups, beaucoup de coup. D’ailleurs, la première séance nous présente un moment où il se fait battre par des enfants. L’humiliation teint ses traits maladifs et l’on est vite en empathie. Il n’a rien fait. Il subit. Quand les coups, la violence psychologique et physique, l’isolement sexuel et la carence d’amour vous noient et vous submergent, que reste-il ? Quel choix pour se relever et avancer ?

Arthur, marginal, symbole humanisé d’un homme rejeté par ses pairs car dérangeant les autres par sa différence et sa pauvreté retentit et se relève – un gong – dans la plus pure cruauté. Autant haïr et retourner sa colère transcendante, dépassant tout amour et philanthropie, contre ses concitoyens. Il hait pour s’appartenir enfin.

Lorsque le deuil dérègle la vie, cinq étapes se forment afin d’accepter la perte. On s’imagine que le deuil ne concerne qu’une perte humaine, il concerne toute perte, symbolique ou matérielle. Arthur est resté dans la colère (de son enfance détruite, évaporée), il ravagera les règles communes à notre société pour apparaître comme le sauvage maniéré et décadent, un clown heureux de tuer. Tuer ou se tuer, telle est la question ? Qu’est-ce que la vie à part une vaste fumisterie ? Joker l’a compris, il l’a si bien compris que le nihilisme prendra corps, chair et action dans sa démesure. Démesure par la gestuelle interprétée par l’incroyable performance de Joaquin Phoenix. La danse offre alors des moments de grâce que seul l’Art peut atteindre. Il a opté pour le courroux meurtrier plutôt que de se tirer une balle dans le crâne. Il tue les autres plutôt que lui même, agressif, assuré et fier de sa renommé. Il se sent enfin exister aux yeux des autres. Dans notre société hyper connectée, peut-être existons nous à travers les créations, les tweets et autres photographies instagram, rêvant d’un peu plus de reconnaissance car l’homme est ainsi fait de rêver d’amour absolu. Dans une interview, Joaquin Phoenix explique qu’Arthur attend toujours plus de vie, sa condition humaine le ramène toujours vers le bas, un bas infernal dans lequel Joker, au lieu de le considérer sérieusement en fera un rire monstrueux. Le drame se joue dans cette décision radicale de passer à l’acte quand aucune autre solution semble se proposer. Il s’appartient en semant le chaos.

Qui n’a jamais rêvé de tuer son père, sa mère, son frère ou sa sœur ? Qui n’a jamais rêvé de tuer ces gens, ces voisins que l’on considère comme incivilisés, impoli ? On refoule allègrement des désirs meurtriers afin de s’éduquer et de correspondre à des règles tacites pour le bien commun. Il y a des personnes qui n’y arrive pas. Traumatismes, malveillance, questionnements, passages transitifs ratés, ces personnes essaient quand même de porter une persona et cela les détruit. De toutes les critiques que j’ai pu lire, personne ne parle de la persona, ce masque que l’on porte tous et théorisé par Carl Gustav Jung. Or, la persona est le moyen d’entrer dans la masse, de jouer un rôle. La persona est le masque que l’on met pour convenir et s’intégrer dans la société, c’est aussi le conflit entre l’être social et l’être individuel. Ingénieuse mise en scène ! La symétrie opère grâce aux miroirs et aux costumes évolutifs d’Arthur Fleck/Joker. Joker refuse ou, pour mieux dire, enlève sa persona pour s’harmoniser avec lui même. Par là, il rejettera l’Autre. Mais qui est l’Autre ? Puisque « je est un autre ».

Quand on choisit de porter sa colère, de se la vêtir, de s’en nourrir, vers les autres et non contre soi même, on raye l’option du suicide. Quand on choisit la vengeance, on s’expose à enlever sa persona, à devenir marginal. Mais Joker l’assume maintenant, entièrement même. Il a embrassé les névroses avec lesquelles il vivra sans s’appesantir sur la morale. Paradoxalement, pour s’accepter, il se déguise, en clown il meurtrira et massacrera telle une image moqueuse qu’il renverra à ses lecteurs dans chaque comics dont il est le protagoniste. Le clown aux couleurs agressives montrera le bonheur grinçant d’un profond cynisme que l’on partage quand, lors de nos moments de doutes ou de solitude apparaît le désespoir de notre condition : condamné à mourir, l’homme trouvera-t-il, dès lors, un but à son existence ? Tuer car la vie n’a pas de sens, considérer l’Autre comme un récipient à ses haines, c’est se fouler, se vautrer dans l’anéantissement. Mais autant rire plutôt que de pleurer sur notre sort indésirable !

Si, au contraire, on apprend aux hommes à discerner les ombres de leur nature, il y a lieu d’espérer que, chemin faisant, ils acquerront une meilleure compréhension d’autrui et qu’ils n’en aimeront que d’avantage leur prochain. Une diminution de l’hypocrisie et un accroissement de la connaissance de soi-même ne peuvent avoir que de bons résultats sur le plan de la tolérance à l’égard d’autrui ; car on n’est que trop disposé à reporter sur l’autre le tort et la violence que l’on fait à sa propre nature.

C.G Jung, Psychologie de l’inconscient, 1916

J’ai pris l’axe de la psychologie pour analyser ce film qui m’a charmé, m’a bouleversé à tel point que je l’ai vu deux fois au cinéma pour comprendre. Grâce à lui j’ai pu m’analyser et me questionner sur ce que j’adorais. J’en ai déduis que, en plus d’une image et d’un travail méticuleux, soigné, intelligent, la mise en scène et la performance des acteurs, la psychologie omniprésente peut, dans ce film, résonner en chacun. Ce film est une œuvre ouverte où plusieurs interprétations sont possibles, il a égayé mon âme comme un objet de transfert ou une vraie tragédie dans laquelle j’ai purgé mes passions les plus noires. Que l’on dise qu’il est mauvais, chacun son avis, il a tout de même le mérite de réunir et de faire penser. C’est bien le but des Arts.

– Umberto Ecco, L’oeuvre Ouverte, Edition Points Essai

– Carl Gustav Jung, Psychologie de l’inconscient, Livre de Poche

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