Junichiro Tanizaki, Histoire secrète du sire de Musashi, 1935

disons, si vous préférez, que cette nuit là, devant cette tête d’homme ravagée par sa mutilation, la jeune femme, toute illuminée de la joie et de l’orgueil des vivants, était l’incarnation de la beauté parfaite face à l’imperfection même.

Découvert Tanizaki avec Un amour insensé, depuis l’amour insensé que je voue à Tanizaki ne cesse de croître. C’est avec une fascination pour sa verve et ses idées, pour son style discret où les détails sordides auréolés de sado-masochisme et de pulsions sexuelles se montrent doucement que j’analyse ses livres telle une dévote acharnée. Je sais vers qui me tourner lorsque mes hésitations sur mes prochaines lectures me laissent pantoise. Heureusement, cet auteur de la fin du XIX siècle en a écrit beaucoup, prolifique, il m’a offert des histoires différentes mais abordant toujours un thème obsessionnel : le sexe du dégoût, les relations de couple et les tourments inconscients de ses personnages. Toujours, aussi, l’on peut apercevoir une ironie grotesque, plus encore dans L’histoire du sire de Musashi. Étrange légende relatée étrangement par un artiste étrange. Il fabrique un labyrinthe, puise dans les codes de la littérature d’enquête et celle des histoires héroïques pour parvenir à un récit décapant, désacralisant les figures légendaires héroïques de samouraïs dont se racontaient les histoires les dames enfermées dans leur appartement.

Ce sourire ravivait alors dans le secret de son coeur l’image et la scène du grenier et, bien que ce sourire n’exprimât rien d’autre que de l’aménité, il y goûtait, lui, la saveur d’une cruauté dont il tirait, au plus profond de lui même, une vive jouissance.

Peut-être faut-il, pour tout comprendre, connaître l’époque dans laquelle se déroule les aventures de Hoshimaru ou tout autre nom qu’il possède, mais, si l’on est comme moi, assez pauvre en savoir de cette époque cela n’enlève rien au plaisir de jouir de cette absurdité. J’emploie l’adjectif absurde car je ne trouve pas de terme plus adéquat. Tanizaki choisit de réécrire Le dit du Gengi en dévoilant un pan plus intime, plus secret, plus obsessionnel, un pan créée par une vision des plus barbares. En pleine période de guerre, il admire ces femmes nettoyant, astiquant, des têtes de soldats morts au combat. L’une hantera toute sa vie le sire, une où le nez disparaît pour laisser à sa place un trou béant, un trou répugnant. Mais, loin de se dégoûter de cette tête, elle le fascine, l’envoûte, ce sera sa fin. Car il voudra retrouver, comme l’on désire retrouver un objet aimé, une tête de cet acabit et, toutes ses prouesses guerrières, motivées par un rêve de tête coupée. Cette obsession exagérée l’est par l’apparition du narrateur jouant à l’enquête et jouant avec son lecteur lui faisant croire à des morceaux de véritables documents écrits de l’époque. Il utilise deux titres, Choses vues une vie en rêve et Les mémoires de Dôami pour augmenter son aspect de véritable faits exploités et ayant existé.

Je demande au lecteur de ne pas perdre de vue que Hôshimaru, à seize ans, mesurait cinq pieds et deux pouces. Nous ne savons pas en effet avec précision quelle était au juste la taille moyenne d’un jeune adolescent au temps des provinces déchirées, mais selon moi, même alors cette taille ne devait rien avoir de surprenant chez un garçon de cet âge.

J’ai mis du temps, jusqu’à la fin j’ai cru qu’il s’agissait d’un vrai héro ayant fait de vrais miracles de combattant, ayant vécu comme le seigneur qu’il était avec ses obsessions particulières comme doivent certainement en avoir d’autres seigneurs. Ces passages mis en forme exhibent une fausse authenticité, je l’ai cru et j’ai plongé dans les tréfonds de la moquerie mystificatrice de Tanizaki. Il n’est pas le seul écrivain à avoir blagué sur un roman s’exhibant vrai, Pierre Louÿs que j’adore aussi a décemment titiller la crédulité de nombreux savants grec et hellénistes en écrivant Les chants de Bilitis et l’apportant comme une trouvaille des anciennes ruines grecs. La préface nous aide à comprendre en explicitant clairement alors que dans Histoire secrète du sire de Musashi il n’y a pas de clarté préparatoire, c’est à la fin de ma lecture que la révélation du faux m’apparut. L’horizon d’attente du lecteur semble alors perdue au fin fond d’une grotte, des repères s’assemblent mais pas ceux que l’on attendait à voir, d’ailleurs, la première page est illisible, écrite en ancien chinois et non en japonais comme il seyait si bien à l’époque médiévale nippone. Des notes de bas de page dévoile les enjeux de cette histoire, surtout le détournement à la manière de Marcel Duchamp, cet humour décapant.

L’apparition du narrateur se glisse parmi les descriptions narratives ainsi que les questions rhétoriques, là, pour donner une illusion de réalité. Pas de style lyrique, il énonce des faits, très bien écrits cependant, ce qu’il faut pour dévoiler une ambiance grotesque et horrifique. Quelques fois, quelques pages m’ont rappelé des estampes japonaises aux traits très délicats mais cruels, exactement comme cette Histoire ! La structure semble classique mais peu d’écrivains usent de l’apparition du narrateur comme un véritable personnage, lui sort du cadre pour mettre ses parenthèses, ses doutes, ses questionnements, comme un jeu ludique, une discussion dynamique entre l’écrivain et le lecteur. J’ai aimé ces altercations et plus encore quand celles ci se joignent d’une ironie mordante, une moquerie par l’exagération. Tout paraît normal dans un récit héroïque alors que l’on sait que le seul but du Sire est ce souvenir du nez arraché sur une tête décédée. Il y a quelques chose d’un sadisme étroitement mouvant dans la psyché inconsciente. Cela détonne cette motivation, ce n’est pas héroïque, ce n’est pas glorieux, c’est même égoïste, une vision d’un fou, d’un halluciné. Les personnages ne semblent qu’une farce sur une fresque baroque ; ces descriptions de sang et d’homme étêtés.

Ainsi, tout comme le ferait l’image d’un tigre déchaîné, ces yeux presque exorbités, ces lèvres serrées à l’extrême, ces narines et ces épaules lourdes d’irritation contenue suffisent à donner le frisson ; mais vus sous un autre angle, c’est l’expression de quelqu’un qui supporte sans broncher les élancements cruels dont un rhumatisme transperce les articulations.

Ce ne fut pas mon préféré de l’oeuvre de Tanizaki bien qu’il s’en approche dangereusement, cette manière de structurer son roman par des faux semblants, les effets escomptés aussi, sur moi ont eu un impact considérable. J’ai été la flouée, celle dont on s’est amusé mais j’ai été admirative aussi de ce talent monstrueux. Chez cet écrivain tout se dévoile mais rien ne se montre, rien ne se dit. Il faut chercher, fouiller comme un explorateur ; il faut ressentir ce monde complexe fait aussi d’obsession, l’écrivain avait peut-être des choses à dire, à exprimer sur les relations de couples si complexe, il avait des choses à exprimer sur la violence des actes charnels jamais vraiment décrit. Toutes ses œuvres se parent, dans l’ombre, d’un éclat éblouissant.

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