Dernier jour à Budapest ou l’invitation au voyage. Sandor Marai.

L’impression de sortir d’une longue période d’inachevé. J’ai abandonné plusieurs livres avant de trouver le bon, celui d’une quête, d’un voyage d’une journée, celui d’un vieil homme que j’appelle Papy mais qui s’appelle Sindbad, avatar d’un écrivain connu en Hongrie. Si je n’avais pas vu les storys d’Antastesia je pense que je ne l’aurai pas découvert, grand bien lui fait car il m’a transporté dans les ruelles tantôt pavées, tantôt brumeuses de Budapest, ville qui m’est entièrement inconnue.

C’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans l’existence, songea-t-il, à ce moment là, dans cette voiture délabrée, appuyé sur sa canne, les yeux fermés. Le plus beau, c’est de vivre, encore une fois une matinée du mois de mai, de baigner son visage dans le parfum vaporeux et la lumière pétillante de printemps, de savoir que notre vie est derrière nous, que plus rien ne peut vraiment nous faire de mal, que les femmes peuvent mentir tout leur saoul et les hommes voler de l’argent, se casser la tête à inventer de vilaines manigances et que, pendant ce temps là, la vie continue, impassible, avec ou sans nous ; alors, tout ce dont nous avons souffert se dissout dans le temps et la lumière du soleil, comme sur le Danube la brume matinale effleurée par la clarté du printemps.

p44.

Ce livre comme une musique, des pas qui foulent le macadam, les chevaux tirant la calèche, les amis que l’on aperçoit au coin d’une rue tandis qu’on l’appelle, les restaurants exhalant une odeur savoureuse de cuisine, des œufs, des oignons, de la viande. Puis une introspection. Le voyage se déroule physiquement, il traverse un monde, sa ville un monde, aimé et choyé mais regretté aussi par le changement qu’il considère comme un chamboulement. Années trente, les femmes travaillent maintenant, la première guerre mondiale a eu lieu, la modernité creuse son trou dans les logements et dans les mœurs. Par la voix de Sindbad, Sandor Marai met ses mots, ceux d’une nostalgie, un spleen Baudelairien en manque de cohérence. Comment l’univers qu’il connaissait, sa Hongrie, peut-être se métamorphoser à ce point ? Cette question survient à tous, dans les périodes charnières de notre existence. Vingt ans le début des études, trente ans l’entrée dans la vie active, cinquante ans le demi siècle. L’homme, d’ailleurs, a cet âge, assez vieux pour contempler les ruelles qu’il foulait depuis sa jeunesse. Les villes évoluent de décennie en décennie, les valeurs de la population aussi.

Dans la ville, le marin flâne, traditionnel mouvement de la marche le long des galeries ou des quais pour mieux contempler sa vie. Lui, il est écrivain, il a besoin de souffler loin de sa femme et de sa fille, sa fille à qui il doit acheter une robe. Un départ qui ne se respectera pas, il rencontre plusieurs personnages, des amitiés ineffables, une représentation du temps ancien qui disparaît et s’effacera complètement. Je ne connais pas la Hongrie et certainement pas celle dont il parle et qu’il semble aduler. Une Hongrie lumineuses, aux architectures gothiques, qui n’a rien perdu de sa splendeur d’antan. Cette ville me rappelle Gand, la Belgique ne se situe pas loin. Une ville où les passants ne se bousculent pas et contemplent les bâtiments rigides. J’étais dans un bain de brume, je marchais dans les ruelles, j’écoutais le trot des chevaux tirant la calèche, je voyais les boutiques, les enseignes, je m’exaspérais de l’éloge de l’alcoolisme de Sindbab.

Ce périple déroule son tapis psychologique, derrière chaque contemplation du paysage hongrois une réflexion germe dans la tête de l’écrivain, des regrets ressentis par sa vieillesse. Il a, dans la caboche une expérience d’un demi siècle, un amour de son pays qu’il a cultivé. Exigeant aussi lorsque, dans l’auberge il commande un repas pour son ventre grossissant sans cesse. Je me souviens de certaines scènes si tendres, si intimes, une poésie de l’émotion pudique. Le personnage ne narre pas ses souvenirs, Sandor Marai narre dans un style cinématographique tout ce que voit Sindbad. Je rencontre Flaubert pour ses images réalistes, ancrée dans la description idéaliste mais se voulant objective, je retrouve Proust pour ses longues phrases, très longues phrases. Le rythme lent s’accumule de divers éléments, une envie de mettre tout, vraiment tout dans quelques trois pages. C’est une succession, une accumulation de petites choses faisant de cette journée une merveille de spleen.

C’est pour cela qu’il écrivait, pour reconstruire, juste un instant, avec les briques merveilleuses de mots, la maison jaune de plain-pied engloutie dans les eaux profondes de la mémoire.

p 143.

Il n’y a rien. Pas de grandes intrigues comme l’on aime en voir dans les séries ou les films à budget. Il n’y a rien. Juste un morceau de vingt quatre heures dans la vie d’un homme. Un homme seul qui pense. Cette solitude profonde m’émeut, il parle de ma solitude remplit de rêves et de pensées, des étoiles filantes transformées, transmise sur le papier. Il écrit pour combattre le souk du néant, et on lit pour apprécier le sens construit par ces milliers d’artistes. J’ai aimé cet hommage adressé à son confrère mort, un écrivain oublié Sindbad mais Sandor Maraï a su lui donner une seconde voix.

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