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Janet C. Fisher

  J’erre dans les librairies, jamais la bibliothèque. J’avance, presque chaque jour, pénètre sur cette terre d’images et de lettres. La porte discrète s’arque, en verre, elle chatoie par une transparence bienveillante, déjà, l’on peut tout voir. La table est remplie d’ouvrages, de ceux dont on attend les pères, les mères, ces créateurs, créatrices, ces écrivains, ces autrices. Des connus, beaucoup. Présentent leur nouveau nourrisson. Un marque page exhibe ses dates de rencontre, les renommés pour, le temps d’une heure, dédicacer ces couvertures. Et moi, je prends excuse pour dégainer cette carte de plastique.

  Comme une épée, je la soulève, légère, si douce, mais brûlante, hargneuse lorsque je compte les jours qui restent, les semaines peut-être, le salaire. Je ne vois pas les chiffres, inexistants, disparaissant de mon compte, seulement le plaisir de balader sous mes bras des livres neufs sur lesquels j’écrirais, je soulignerai, j’amasserai la passion de l’analyse, l’amour de la littérature. Et ce sentiment intelligible, invisible, opalescent. Ces phrases qui se collent à mon épiderme.

  J’aimerai lire. Tout.

  Tout lire.

  Telle une magicienne, ou sorcière. Je me spécialiserai dans la magie littéraire, celle qui arrête les minutes, celle qui fabriquerait une bulle. D’un monde où les images mentales des chefs d’œuvres tissent une aventure, plusieurs périples, des réflexions. Effleurer la pension Vauquier, secouer Fréderic, plonger dans les paysages éblouissant de laideur et de charme, une invitation au voyage. Avec ma baguette ou mes simples doigts, je construirai des temples où l’on mettrait cette puissance passionnée qu’est cette tentation de tout rafler. Avant la fin du monde, je récolte des graines. Ces pousses germeront dans mon palais spirituel où règnent Antigone et Mélusine ; Elsa et Simone.

  J’achète. Compulsivement, j’achète. Mon glaive de plastique, minuscule objet à puce. Tu dépenses dans des vétilles ! Et tes économies ? Tu y penses ? Le chômage ? La précarité ? Tu te souviens ? Cet hôtel pour sans domicile fixe communément nommés SDF, pour ne pas choquer tu comprends ces gens de la haute, on ne pourrait utiliser ce mot si bien fait pourtant. Clochard. J’ai cette chance d’avoir dépassé la rue, je n’y suis restée qu’une semaine après tout. Des traces s’ébattent, s’emparent. De ma chair, de ma psyché. A vif. On ne sait jamais. Je remplirai jusqu’à ce que mes étagères soient pleines, jusqu’à ce que mes doigts saignent.

  J’écoute mon prochain, je tends ma joue bien propre, bien lisse.

  Oui. Conseille moi. Emmène-moi.

  Pour d’autre les fringues, moi les bouquins. Chacun sa came, chacun sa drogue. Une piqûre de mots, chaque matin, chaque soir, puis un peu l’après-midi quand je ne travaille pas. Je ne possède pas de voiture mais j’ai la carlingue des rêves, de cette machine mirobolante crachant son feu, sa verve, son ironie. Le moteur poussiéreux tousse une litanie d’univers, voilà les étoiles puis les trous noirs.

  Ces grosses tentacules tourbillonnent devant mes yeux fatigués, mes paupières se ferment. J’insiste. Je pousse encore jusqu’à en crever de culpabilité. Ô exquise infâme, femme inconnue, rejetée, elle tente de me bercer dans ses bras faméliques. Elle voudrait devenir ma meilleure amie, pas une connaissance, une amie. Culpabilité ne semble pas bienveillante. Elle entraîne Gourmandise avec elle dans une danse effrénée. Elle ne m’ouvre pas les portes de la Géhennes, elle me partage celles du paradis. Mais elles s’achètent, un prix, minuscule, sur la quatrième de couverture.

  Avant, elles ne coutaient rien, un billet de cinq euros et tu avais en main une palette de sentiment. Maintenant, ils ont augmenté, ces chiffres. De cinq à dix. Plus. Je suis l’ogre des dépenses, l’esthète de la typographie, l’exigence de la qualité, de la beauté matérielle. La forme donne du sens et l’image du dessus, les pages, la police offrent un moment d’indicible plaisir. Je me souviens de cette corvée, de mes yeux éreintés lorsque je m’acharnais sur La Prisonnière. Proust écrivait tout le long, sans espace ni paragraphe, juste un bloc de quatre cent pages où les dialogues s’échelonnaient avec des descriptions. Ça m’a gâché l’envie de découvrir plus de lui. Dégoutée.

  Et je me prélasse dans les allées, me promène près de ces tentations au gout d’excellence. Je classe, j’ai des critères. Des classiques surtout. XIX ème siècle. Mon préféré. Puis ceux d’aujourd’hui dont, les plus érudits préfèrent privilégier les plus anciens. C’est une époque nostalgique, dans ses tourments, elle fascine parce qu’on n’a pu vivre dans ces descriptions, dans cette société. J’ai adoré plonger, assister, spectatrice, à l’épique de Balzac. J’ai pleuré avec Père Goriot, j’ai haussé les épaules de la faim dantesque de Rastignac. J’ai soufflé très fort sur les briques de désillusions de cette Education sentimentale, de celle qui ne se fait pas, de celle moquée puisqu’elle n’est que néant. A l’école, j’avais lu un passage des frère Goncourt, où une gosse avait ses premières règles. J’étais petite, empêtrée dans une situation malsaine où mon beau père enfermait dans l’étaux serré de ses perversions, ma mère.

  Alors je lis.

  Tout.

  Ma bibliothèque s’écrase sous le poids de ces centaines de bouquins. Ce n’est pas suffisant.

  Jamais.

  Cette action, dans le canapé, allongée sur le lit, dans le métro, au boulot, cet acte d’ouvrir et de suivre de l’œil l’histoire, si simple, si humble. Pourtant, beaucoup n’arrivent pas à se focaliser. Je verse quelques c’est dommage pour ceux-là. Certainement n’ont-ils pas tort. Ils ne lève pas fièrement leur salaire pour un instant d’éternité. Lire c’est arrêter le temps. Lire c’est bloquer les minutes. S’exclamer fortement. Je m’éloigne de ces pensées tragiques, de cette peur de la précarité pour m’envoyer en l’air près de Heathcliff ou Rochester. J’achète, j’achète, j’achète. Les étalages d’honneur ne sont pas là pour m’aider, des coups de cœur de libraire, des éditions inconnues. Moi, je suis attirée par l’ombre des petites mains tentant de procurer à de multiples lecteurs les joies de la lecture. Beaucoup ont été oublié dans l’histoire, comme s’ils ne pouvaient s’inscrire dans l’infini. Je comprends. J’ai tiré un trait sur Amélie Nothomb, Proust, Rousseau… Sans choix, je risque de chuter dans la dépendance.

  Moi, ma came, ma drogue. Les livres. Ils ne sont qu’une imago de ce souhait d’idéal. Peut-être veux-je être immortelle afin de tout lire. C’est cela, un désir intense, irrémédiable. Une faim telle celle de Rastignac, lui était ivre de pouvoir. Moi je m’évanouis de bonheur à l’idée de me transformer, changer mes peines, mes angoisses, mes dépressions en me noyant dans les mots.

  L’art. La vie. La mort. Tout.

  Et rien mathématiquement.

  Hier encore, j’ai acheté. Une acharnée en quête d’identité. Ce n’est pas le livre que je possède, c’est le monde que j’acquière.

6 thoughts on “Dépenser. Culpabiliser. Tout manger.”

  1. Très beau texte! J’aime énormément cette phrase: “Je me spécialiserai dans la magie littéraire, celle qui arrête les minutes, celle qui fabriquerait une bulle.” Je m’y reconnais beaucoup…

    1. Je suis désolée, je mets tellement de temps à répondre ! TT Merci beaucoup ! Je suis toujours touchée que ça puisse toucher les lecteurs ce que j’écris 🙂

  2. Superbe texte, je pense que beaucoup de lecteurs vont s’y retrouver… Et même en partie, chacun son expérience. Perso, je m’y suis bien reconnue, surtout que j’ai une soif de connaissances en ce moment, et donc de lectures.

    1. Mais pareil, c’est un cercle vertueux. Dès que tu commences à lire, tu ne peux plus t’arrêter. Je sais qu’en ce moment j’ai très envie de lire tout ce qu’il y a dans ma bibliothèque mais j’ai tellement de livres qu’il me faudra plus de deux ans, je pense avant de tous les lire. En tout cas, je sais qu’ils sont là et c’est le principal !

    1. C’est exactement ça ! Lire c’est s’ouvrir, c’est se connaître, c’est connaitre les autres. Il y a cette richesse immense dans chaque livres que c’en est impressionnant.

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