Définition d’un projet professionnel

J’aime le temps qui m’est donné pour réfléchir, pour créer, sans pression, sans stress, sans demande de mes professeurs, sans peur d’être jugé. J’ai compris, depuis que j’ai quitté la fac, que cette dernière raison, celle de l’effroi, me semblait très intime : les personnes qui m’accompagnaient lors de mes découvertes artistiques, à l’université, ne me condamnaient pas, je me châtiais moi-même. Plusieurs raisons m’ont poussé à me conforter dans mes stratégies d’évitements, mais la plus redoutable se terrait au fond de mes désirs, désirs que je repoussais, que j’éteignais, que j’évanouissais. Définir un projet professionnel pour s’épanouir, un projet qui m’appartient, dans lequel je pourrai vivre en étant moi même. Je n’ai jamais su me plier aux exigences lorsqu’elles me paraissaient incohérentes ou hors de mes principes. Etre salariée, je ne le désire pas, je suis lucide quand à la situation alors je la fuyais. J’apportais à cette idée de devenir employé un synonyme de prison et d’ennui.  Je remarque qu’à chaque entretien d’embauche, la réponse définitive se délivre avec un non et un mail de refus. Etait-ce les autres ou moi ? Un peu des deux, surtout moi et ce que je renvoyais. 

Pour construire correctement un projet professionnel, la nécessité se présente de faire le point, de tout noter, de concevoir qu’on a pu faire des erreurs inconscientes, avec ma canne à pêche, je tente d’écrire mes comportements afin de les voir. Difficile, l’erreur qu’on ne se pardonne pas ! Difficile, aussi, les pensées tourbillons, celles qui traversent, furies, et disent que tout ce que tu entreprends devient échec. Là, par exemple, je ne peux me raisonner : l’impression que j’écris des inepties dans un style alourdi, incompréhensible, égoïste. Tout le temps, le cerveau tremble, mugit, réagit, négativement. Le positif semble se cacher dans une part invisible. Supprimer cette logique me permettra, déjà, de prendre un peu de hauteur ; je le constate, le monde n’est pas noir ou blanc, dur ou doux, il est un peu des deux et, dire cela semble une évidence pour chacun. Modifier ses traumatismes, les rendre plus légers, se consoler, s’obliger à s’imposer un rythme de vie créatif, fabriquer un emploi du temps, en mettre trop car l’on désire tout faire, tout vivre, tout lire. L’ambition démesurée. S’accepter. Et accepter ce que l’on fait. Prendre du recul. Drôle ! Je donne des leçons aux autres, prendre du recul… signifier qu’il faut pas réagir avec colère, il ne faut pas s’emporter. Mais lorsque la peur, le manque de confiance creusent un trou dans l’esprit alors, on s’emporte, on hurle, on accepte des choses qui ne nous correspondent pas et nous emportent dans un cercle maladif. On tente de cacher, d’affirmer que l’on va bien, que notre métier nous plait. Mais oui, il me plait !

  Se mentir alors, enfermer toute notre personnalité au fond de nous, le temps de terminer ce fichu CDD et ensuite partir, rêver de partir. Et, dans le même moment, l’ouragan de colère et de ressentiments gronde, il tonne. On en vient à détester nos collègues, les personnes avec qui l’on travaille ; on en vient à stresser dès la porte franchie, à haïr tout ce qui compose notre lieu de travail. Mais on se tait, on subit, parce qu’on a un emploi et que des milliers de français n’en ont pas. Pourtant, on rêve de cet instant où l’on récupérera ses papiers et l’on claquera la porte. On compte les jours, on les raye, on tressaute d’impatience. Je n’ai jamais éprouvé autant de soulagement que d’avoir terminé mon contrat, il m’aura fait prendre conscience que ce milieu ne m’était pas destiné, que j’avais supporté le stress depuis ma naissance et que, femme, enfin, je refuse, je rejette. 

  Que faire alors ? Ecumer les ateliers Pôle Emploi. Participer aux ateliers ; ils nous feront comprendre sur quoi le monde du travail se repose, sur quelles règles, sur quels principes. Et, à partir de ces informations, élaborer une stratégie. Combattre la peur du néant, de la pauvreté, du rsa (très très grande angoisse le rsa !), l’effroi principal se déguise, elle apparaît dans le manque financier, au fond, il sait que la grande Inquiétude dessine un sens quasi philosophique. J’ai peur de ne pas être à ma place, d’être perçue comme une pique assiette, une moins que rien, une perdante comme le hurle si bien Macron. Moi je t’en trouve du boulot, en traversant la rue. Il n’y a que les privilégiés qui disent ça. Car ils ne connaissent pas la réalité du pays, de leur peuple, ils connaissent certainement le grand luxe, les discussions vides, abondantes de matérialité. Ils se sentent immortels. Peut-être y-a-t-il une terreur dans la précarité, celle du danger qui survient à tout instant, de la privation, de la perte. Du manque. Au final, l’argent m’importe peu, j’en ai besoin pour vivre, pour bien vivre mais les souhaits de grandes dépenses ne me sont d’aucune utilité. Surtout lorsqu’on songe à notre système capitaliste détruisant petit à petit notre planète, volant les ressources et l’abandonnant.

 Ces quelques questions établissent les jalons de mon être, balayer les préjugés et les défauts, les améliorer, et questionner la peur, ce sentiment qui bloque, qui pétrifie. A cause de la peur on ne prend pas de risque, on ne s’élance pas, on reste bien au chaud dans son lit et tant pis si je ne fais que rêver ! Regarde ! Beaucoup galèrent en étant auto-entrepreneur, ils n’arrivent pas à trouver de contrats, de clients. Et puis, tu n’es pas douée pour les discussions en société, peut-être es-tu la proie de la phobie sociale. Non, vaut mieux vivre du rsa, exprimer ta colère, gueuler que tu es socialiste et que tu préfères te noyer dans les livres de George Orwell plutôt que nourrir de ton argent tous les requins que tu exècres. Faire ta grandiloquente et ne rien changer, ne rien évoluer. Rester une enfant. Est-ce là, le problème de tous ? Vouloir se protéger, se préserver, vivre son quotidien, parler de choses qui n’engagent à rien. C’est trop dur de se soumettre à la réalité immanente de cette idée : tout est vain. Je ne remercie pas les cieux de m’avoir guidé jusqu’à Camus et son Mythe de Sisyphe car j’ai trouvé dedans une compréhension à ma dépression, à mon cynisme, à mon ironie. Oui, cette idée que le monde n’a pas de sens et n’en aura certainement jamais me répugne et me rassure. Heureusement, il laisse tout de même un espoir. 

Qu’est-ce qui te définit ? L’art.

  La création, toute sorte de créations ! 

  L’écriture, la peinture, le graphisme, l’illustration, la littérature ! 

  C’est ce qui me motive. Créer. Et mes mains bougent naturellement, elles s’abreuvent d’images, de connaissances, de techniques pour fabriquer, tisser, construire, des mondes et les partager. Je pourrai faire plus, beaucoup plus, si je n’avais pas cette fâcheuse manie de me dire que ce que j’entreprends n’est pas digne de la société. Alors, pour affronter mes lourdeurs (tout est une question d’angoisse avec moi), j’intellectualise et j’arrête le flot de doutes, le torrent de pensées tournés vers les autres. j’ai un grand talent pour poser des questions et mettre des réponses (très très négatives les réponses) en même temps, toute seule (parce que j’ai pas besoin des autres !). Or, je constate que mes productions plaisent généralement, qu’il y a une force qui se dégage même si. Même si je considère que c’est parfois égocentrique (tout est relatif) ou incompréhensible (là n’est pas l’objectif). Ecouter ma communautée, écouter la parole des autres, ne pas se fermer lorsqu’on critique, ne pas croire que c’est toi que l’on vise, on vise ta main, on l’aide à la faire progresser. Tout simplement. 

  J’aimerai vivre de mon art. 

Mais l’on m’a dit que c’était impossible, que c’était réservé à l’élite, que je ne savais pas dessiner, qu’il fallait que je vise un emploi plus stable et la sécurité. J’ai écouté et j’ai cru. Avant de parler à nouveau de mes ambitions, de vivre une vie de salarié qui m’a traumatisé, d’échouer deux fois à un concours. Inconsciemment, je savais que je ne me fabriquerai ma place qu’en entreprenant mes propres projets, des idées qui me tiennent à coeur. Il est impossible pour moi de me motiver si mon cerveau perçoit l’incohérence et le manque de valeurs, j’aimerai gagner ma vie en apportant aux personnes intéressées un peu de joie par la beauté. Ce n’est pas très clair dans ma tête, c’est peut-être démesuré. 

  Néanmoins, je peux déjà nommer mes exigences, je suis de fer contre les mascarades et l’hypocrisie, je n’arrive pas à jouer la comédie car la vie est une vaste comédie ou, au contraire, une vaste tragédie. On joue dans une énorme pièce de théâtre, on apprend, enfant, à obéir, à respecter les lois des adultes, à se taire contre plus fort que soi. Et, enfin adulte, le même schéma, la même mascarade, il faut plaire cette fois-ci, il faut séduire pour obtenir ce que l’on souhaite. Les souhaits se dessinent, toujours les mêmes : devenir propriétaire, se hausser dans la société, devenir quelqu’un d’important. Grâce aux réseaux sociaux, c’est possible, d’ailleurs, cela a permis aux entreprises de cibler déjà leurs prospects. Puis, de prospect tu deviens collaborateur. Beau mot pour cacher la réalité ! Collaborateur : employé. Je suis fière. Fière de ma génération qui, petit à petit, ne se laisse plus faire. Elle gueule, elle hurle, elle milite. Les femmes, déjà, ne se soumettent plus, elles se battent comme nos ancêtres, pour leur droit. Les travailleurs aussi, ne lâchent rien et, de loin j’admire leur ténacité, leur courage. Ils ne le savent pas, mais, aux autres, aux ombres, ils montrent une voie depuis longtemps ignorée, saccagées, ravagée par les nobles la tête en haut.

  Je m’égare. Encore un problème, c’est ma tête, mon cerveau. Il semble toujours perdu dans les abysses ou les cieux, voyageur-oiseau, il coule sa vie comme un observateur passif, non, il est feignant certainement, c’est un trouillard mon cerveau ! Puis, quand il en marre, il s’en va, m’emmenant avec lui dans les contrées de mon imaginaire. Je me déconcentre pour me protéger de l’agressivité du monde. Rigide quant à mes convictions, il m’est difficile de m’épanouir quand la situation, l’environnement ne m’est pas parfait. Ah ! Le songe de l’absolu ! L’idéal d’une terre d’abondance ! Et les épines quand on critique ton travail, oui tu le sais, tu le sais, de toute façon tu ne fais jamais rien de bien mais, la dureté du propos te fait culpabiliser et te fait honte aussi. Le transfert. Notion psychologique redoutable qu’il est bon d’apprendre. Dans tes employeurs, tes clients, tu ne cesses de voir la figure qui t’a maltraité toute ton enfance. Et, pour soigner ce trouble, il faut des années entières. Beaucoup ne comprennent pas que le temps est nécessaire. Cicatriser les stigmates demande un soin régulier, une bataille permanente, une bienveillance envers notre âme. A l’heure des ordres de la performance et du profit, il y a des fourmis qui tremblent. Elles s’énervent, à fleur de peau, de toute cette violence, de tout ce vaudeville où l’on fait passer les actes barbares pour une normalité, où l’on censure puisque les grands ont le pouvoir. Personnellement, la première étape de ma guérison et de mon changement pour m’adopter définitivement, pour m’assumer incroyablement, sera, sans doute, de m’en foutre totalement et poster et de montrer, et de rédiger. Ecrire toutes mes réflexions pour les partager sans me poser dix milliards de questions. Juste entrer dans l’action. 

 Mes observations apparaissent au fil de la plume, lorsque j’ai les moyens de les graver sur les supports pour qu’elles ne disparaissent pas. C’est naturel, les chemins qui s’esquissent selon mes pas et mes promenades mentales. J’ai toujours cru que je n’avais pas la bonne méthode et j’ai toujours tenté de suivre les modes d’emplois que l’on m’ordonnait de suivre. Il n’y a pas de réponses. Il n’y en a jamais eu. Je ne cesse de le répéter dans mes vidéos, à moi-même. J’ai tendance à croire qu’il n’y a pas de solution, il n’y en a pas une unique en tout cas. Tout est choix et, choisir, c’est renoncer, ne pas choisir c’est déjà choisir. Jouer à Oblomov, confortablement installé dans son lit, ne pas voir le monde tel qu’on le médit. Alors écrire. Fragmenter le langage, le morceler, le construire, en faire des briques, construire des ponts, des souterrains. Ecrire pour sauvegarder la vie. Pour puiser au fond d’un coeur abîmé un peu d’espoir ou d’action. Dire c’est déjà agir, même assise dans le canapé. J’entreprends ma mue, tel un Joker rejeté, marginalisé, pauvre et malade, j’entame ma transformation.

Que c’est drôle ! Si cliché ! On change tout le temps pourtant rien ne change.

PS : j’ai pensé que ces articles introspectifs mais nécessaires pourraient servir dans un projet plus ambitieux. C’est ainsi que je dévoile par goutte ces quelques instants d’intimité et de travail sur une structure narrative à la Annie Ernaux. Je ne communiquerai pas leur sortie et je les effacerai après une semaine d’exposition sur mon blog.

3 Comments

  1. Ada

    janvier 19, 2020 at 7:46

    Ca résonne un peu trop en moi, cet article. Peut-être parce que je me sens en colère en ce moment…

    Pourquoi tu as peur du RSA ? A cause du statut de profiteurs liés à celles et ceux qui en bénéficient ? Perso, je me suis habituée, et puis ça fait un tri…

    Concernant ton art, j’ai honte, t’as une vision bien précise de ce que tu dessines, et moi, j’interprète autre chose…

    1. celestialmusae

      janvier 20, 2020 at 12:24

      Pourquoi es-tu en colère ? Je crois que toutes les personnes de notre génération, un peu timide et réservé passent par la case chômage. Enfin j’inclue les timides et réservés parce que le réseau social est extrêmement important pour se trouver un emploi stable.
      Un peu mais c’est surtout une peur que ma mère m’a légué. Et puis j’ai très envie de travailler en fait.
      C’est une visions philosophique de l’art, après chacun y voit ce qu’il veut dans ce que je produis. Une fois montré, ce que je fais ne m’appartient plus.

  2. Naomi / La Récolteuse

    janvier 21, 2020 at 10:01

    Je prends enfin le temps de revenir voir ton blog, et il résonne très fort à vrai dire.
    Rien que le début, quand tu mets “être salariée, je ne le désire pas”, c’est exactement la même chose pour moi et je vois comment ce non-désire s’exprime : j’ai beau passer des entretiens, et chercher un travail alimentaire pour “tenir à côté” afin de pouvoir créer mon vrai projet, je n’ai que des refus. C’est dingue comment quelque chose qu’on pense pourtant “bien cacher” se répercute, j’ai beau jouer la détermination et l’envie, non, je ne peux trahir ma véritable pensée tapie tout au fond.
    Alala, tu marques l’ambition démesurée, et là ça fait mal. Je te rejoins encore là dessus. Et la culpabilité ensuite de ne pas avoir tout fait alors qu’on savait que tout ça, ça ne tenait pas en 24h.
    En ce moment, je suis paralysée, je n’arrive pas vraiment à créer car justement, j’ai l’impression que c’est vain, que ça ne convient pas aux autres, que parce que la visibilité est dure à gagner, alors autant abandonner, parce que ça n’a pas l’air de plaire. Tout ça, c’est la peur qui parle, la peur de se lancer dans sa passion véritable mais qu’elle n’aboutisse pas. De voir un rêve se briser, se clore trop vite.
    Enfin bref, j’espère qu’on se dépatouillera de cette société pour aboutir à nos valeurs, pour créer notre réalité.

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