Belle du seigneur d’Albert Cohen

Définir ce roman en trois mots : démesuré, antipathique, grotesque. Cependant, il est indéniable que ce dernier possède une richesse littéraire énorme, loin de moi l’idée de le dénigrer mais. Je le confesse, je l’ai abandonné à la moitié, il me semblait insoutenable de poursuivre cet enfer. Il était trop. Et ce mot, trop, me paraît si juste pour amorcer cette chronique. D’abord, j’ai toujours aimé la démesure lorsqu’elle servait des propos, des idées, des convictions. Ici, Albert Cohen se joue du contraire ; il prend le contre pied, se moque, raille, et poursuit sa quête de défigurer tous les moments de la vie, d’un quotidien n’ayant plus de sens que celui d’un flot de pensées mélo-dramatique sur la couleur des cheveux des personnages, de leur bain ou de leur désir immense de relation et de grimper les échelons. Ensuite, le caractère abominable – mais si vrai – des personnages, tous égocentriques, tous tournés vers leurs souhaits personnels sans se préoccuper du reste du monde. Si je l’ai laissé loin derrière moi, je me demande si ce n’était pas parce que j’étais dérangée par tous ces aspects.

Je constate que je n’arrive pas à écrire un avis sur un texte que j’ai délaissé, n’ayant pas la prétention de critiquer ce que je n’ai pas lu et qui restera dans l’ombre, je ne sais comment argumenter mes propos. J’ai tout dis dans l’introduction, toute la richesse qui fait aussi la pauvreté. J’aime les structures qui recherchent l’intelligible pour le transposer et le transmettre, j’aime les structures qui permettent de ressentir, de se plonger entièrement dans le personnage qui dictent ses lois, ses desseins et ses émotions. Cependant, lorsque le personnage me paraît détestable, j’ai du mal. Mal à m’attacher à ce caractère, mal à lui trouver des explications. Mon esprit chavire et c’est le déni qui apparaît, laissant au bord du gouffre le livre que je lisais. Je ne ressens pas de culpabilité à ne pas terminer un livre désagréable car, pour moi, Belle du seigneur, m’est un souvenir amer. Non, je ne peux hurler que ce bouquin n’a rien, c’est faux. Il est si travaillé, si construit, si transcendant d’un certain côté comme un plat de cuisine gastronomique aux saveurs impressionnantes. Seulement, le palais rejette. J’ai rejeté, à cause de la lourdeur des propos, à cause de la lourdeur des personnages, à cause de la médiocrité qu’il décrivait à toutes les pages.

On m’a conseillé de le prendre au second degré puisque Belle de Seigneur se voulait un roman anti-amour, un roman à contre courant du côté tragique et sérieux. Peut-être. J’arguerai néanmoins qu’un texte, une fois édité, s’il est de qualité et que la forme crée un monde, s’interprète de différentes façons. Beaucoup d’analyses prennent en exemple Belle du Seigneur justement, pour la passion des protagonistes, l’amour qui se déchire et la perte d’un langage. Ce paragraphe je l’écris un mois après avoir écrit l’article, le souvenir encore gravé dans ma mémoire. Quelques pages auront suffit pour prétendre à un chef d’œuvre et, bien que je n’aime pas l’œuvre de Cohen je ne peux nier la métaphysique et l’universalité qu’il égrène à chaque page.

Ce n’était pas le bon moment, malheureusement, mon esprit a lié ce livre avec des souvenirs nauséabonds, je ne pense pas le reprendre plus tard. Parfois, il est mieux de tout supprimer pour ne pas s’engouffrer dans le néant de son inconscient. Je suis lucide. Si je n’ai pas dégusté ce texte qui semblait me plaire, était-ce une provocation de mes peurs… Je me suis éloignée, ce qu’il révélait semblait la vérité, l’extrême vérité d’un monde de politique qui, baigné dans le vide de leur existence pense le combler par des ambitions à la hauteur de leur médiocrité. J’aurai pu rire. Oui. Mais je n’ai pas pu. Car la réalité de notre société, ses fractures et les exigences des sociétés sur leur employés, l’inégalité d’un peuple face à une minuscule partie des puissants me navre jour après jour. Albert Cohen décrit des personnages de la haute sphère de l’univers et, n’ayant pas l’état pour rire, j’ai juste vu que l’on était encore dans ce schéma. Et j’ai sorti mes épines.

Je ne me reproche rien, je suis consciente que je n’ai pas apprécié le texte car j’y ai vu mes peurs et ma révolte défiler. Peut-être suis-je passée à côté.

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