antigone

Fille de monarque, elle semblait timide sous sa chevelure de geai, des mèches longues jusqu’à ses reins, lisses et opaques. Ses yeux plein de rubis portaient sur le monde un jugement désastreux, consciente de la tragédie , de cette nostalgie de l’existence. N’est-ce pas que l’on meurt tous, un jour ? De préférence quand on a enfanté, quand on a vécu, quand on s’est marié, quand on a travaillé. Mais Antigone se résigne à la fatalité. Elle est enfant de supplice, déjà, dans son sang le péché incestueux et le parricide de son paternel devenu aveugle pour ces crimes contre sa volonté. Plonger dans le mythe avec Jean Anouilh c’est comprendre ce qu’est la tragédie, au théâtre, dans la vie. C’est d’écouter le chœur pour la scène d’introduction dévoiler ce qui sera la fin, permettre ainsi le sentiment de tristesse qui nous envahit. Puis rencontrer ces personnages présentés ; cette fille timide, réservée, ce prince qui la demande en épouse sous l’ébahissement de la communauté.

Lire Antigone revisitée, réécrit, plus contemporain de la pièce de Sophocle c’est comprendre doucement les enjeux politiques qui régissent une société dans sa volonté de faire bien et sa volonté de trouver des intérêts. Antigone, au cœur d’un non sens, d’une absurdité, l’absurdité de la vie qui, pourtant, bat son myocarde à plein régime.

L’enchantement de retrouver ces moments que j’avais étudié en première au lycée. Je me souviens encore de cette salle de classe illuminée, au dernier étage du bâtiment ressemblant à un manoir – privilégiée élève dans un établissement privé catholique. L’on étudiait des pièces humaines, Marivaux critiquant le rapport dominant dominé avec ses drames sociaux, sa hiérarchie bourgeoise. Antigone c’était autre chose. On avait lu plusieurs réécritures La Machine Infernale de Cocteau, celle originelle de Sophocle, toutes énonçaient la même chose, celle de la mort, de la condamnation de cette fille, juvénile, l’âge de l’adolescence, cette fille butée diraient les hargneux. Têtue oui, mais pour une cause la dépassant. Elle possédait le même âge que moi, l’identification immédiate. Elle m’a déboussolée, émue jusqu’aux larmes. Elle disait non, tête haute, posture de reine qu’elle ne sera jamais. Tuée. Antigone c’était l’image que j’aurai voulu être. Un élan solaire, un vent de moralité. Une justice, droite, décoiffée, sûre de ses gestes.

Morte trop jeune, le peuple ne lui érigera aucune statue, aucun autel à son nom, emmurée vivante, sentence pour avoir désobéit au roi. Un roi, du même sang que cette gosse honnie portant l’atavisme du crime, deux innommables parjures, le parricide d’abord, l’inceste enfin. Le sang d’Antigone, déjà, semble souffrir de la malédiction de son père. Mais elle, aura conscience de sa fin. Elle creusera la terre pour son frère, ses ongles sales comme une preuve inébranlable de son inconsistance. Le fatum sourit peut-être, il a accordé ses rôles pour son public. Ainsi la mise en abîme. Le destin associé à l’écrivain, à l’artiste démiurge. Et ses personnages de papiers prenant vie sous les mouvements d’acteurs se devant de bien jouer la comédie. Nous sommes dans une tragédie.

« Bien sûr. A chacun son rôle. Lui, il doit nous faire mourir, et nous, nous devons aller enterrer notre frère. C’est comme cela que ç’a été distribué. Qu’est-ce que tu veux que nous y fassions ? »

C’est vrai. Peuvent-ils faire quelque chose, eux, les hommes, mortels ? Tu nais mais, par ta naissance tu es condamné à mourir. A quel instant ? Tu ne sais. Antigone connaît l’heure de sa mort, elle part au suicide. Bien que son frère soit décrit comme un pourri, un être aux vices variés, sans empathie, surtout le goût du pouvoir dans les veines, elle aimerait lui donner des funérailles décentes. Est-ce par amour, par loyauté ou par confrontation avec le pouvoir qu’exerce son oncle ? Elle ne s’explique pas. Elle ira deux fois près de la carcasse, déposant de la terre, à minuit, sur la charogne putride de sa famille, exposée à la ville. La première fois, j’ai été révoltée, la catharsis s’exerçant avec brio sur mes émotions d’adolescente cherchant un modèle courageux. Antigone était parfaite, symbole du peuple à qui l’on soumet des lois faites pour la noblesse, injustifiées, sur lesquelles on doit courber l’échine de peur d’être foudroyé par le puissant roi. Antigone semblait cette fille que j’aurai voulu pour amie, elle, elle n’aurait pas eu peur de se battre pour ses valeurs, elle ne se serait pas tu face à un professeur ou face à ses parents lui dictant sa conduite. Aujourd’hui, Antigone est toujours ce symbole rebelle mais aussi cette fille qui part, résignée, à sa mort. D’une analyse psychanalytique, je dirai qu’elle part sûrement au trépas par volonté. Ce n’est pas un caprice. C’est un acte de bravoure déguisé, elle se montre têtue, elle ne paraît plus maîtresse d’elle-même, elle obéit à des commandements venus d’autres cieux. C’est la fatalité, l’on ne peut rien y faire, juste subir.

Par les personnages, la tragédie et ce sentiment de pitié, de compassion, d’horreur mêlée se teinte dans le regard du spectateur. Nul besoin de voir la pièce pour apprécier les mots, cette fois, autant lire dans son lit, ou dans un lieu intime pour savourer chaque acte. Ceux-ci, d’ailleurs, ne sont pas explicitement marqués comme dans les pièces du XVIII éme siècle. Antigone rompt avec les règles du classicisme qui imposaient qu’à chaque départ ou arrivée des personnages l’on change de scène. Typographiquement Antigone devient plus fluide, comme un roman. On avance rapidement, les pages se tournent révélant ce que l’on sait déjà. Le choeur ne lésine pas dans son discours de moralisateur éploré, un conteur empathique, triste de voir ses personnages ruinés. La tragédie devient le sens de l’univers, de toute la société humaine. Parce que c’est absurde, c’est un néant sans fond, cette existence, cette liberté. Il y a l’être, il y a le néant. L’être humain se bat contre des chimères car, bien qu’il fasse des choses par sa morale, par ses actions, par ses valeurs, pour son pays, pour sa patrie, pour sa famille, à la fin… on périt.

« C’est propre la tragédie. C’est reposant, c’est sûr… Dans le drame, avec ces traîtres, avec ces méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengeurs, ces terre-neuve, ces lueurs d’espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie, on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents en somme ! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu’on a plus qu’à crier, – pas à gémir, non, pas à se plaindre, – à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire. Là, c’est gratuit, C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin ! »

Elle le fera quand même, jeter des lopins de glaises, parce que, aujourd’hui ou demain, Antigone a conscience de sa mort. Elle ne paraît pas avoir le syndrome de Pénélope, une autre de ses consœurs plongée dans la mélancolie, noyée dans son hyper lucidité de la finitude. Pénélope, depuis que j’ai étudié sa posture sur d’anciens vases, m’a passionné. Elle possédait la conscience de sa mort et, tous les actes qu’elle tenterait n’aboutiraient qu’à une fin, la mort. Antigone, elle, a la maladie de la morale intense, l’humaine dans tout ce qu’elle a de bon, de ridicule, d’absurde. Pour le respect de son prochain qui ne le mérite pas, elle se condamnera. Tout comme Pénélope, elle sait, et ce savoir ne la condamne pas, non, paradoxalement, il la rassure. Elle saute à pied joint dans le précipice, tête baissée, elle s’écarte du troupeau peureux pour devenir elle, simplement, Antigone. Ce n’est pas un acte désespéré comme l’on pourrait le dénoncer, ce n’est pas un geste d’une fillette immature, bien qu’elle fonce, tête baissée, elle sait pertinemment ce qu’elle fait, c’est en cela qu’elle détonne avec le reste de la troupe qui, elle subit, au lieu de tenter une sortie.

Le chœur se réjouit dans la mélancolie de ce personnage si jeune, destinée à mourir. Il est en colère mais apaisé de connaître que, de toute façon, la fin sera la mort. C’est un Choeur contemporain, faisant écho au choeur de Sophocle. Antigone montre simplement, qu’elle mourra pour ses idéaux à l’image des résistants et des justes ayant sauvé des juifs fuyant le racisme et le nazisme. Car Antigone résonne dans les mémoires après la seconde guerre mondiale, cette guerre ayant mis fin à des millions de vies… pour rien. Pour une idéologie. C’est dangereux l’idéologie, si on n’y prend garde, on peut s’oublier, oublier qui on est. Antigone « sera elle-même » lorsqu’elle décidera d’enterrer son frère. Elle, c’est une résistante à l’image des personnes qui ont sauvé la vie des juifs aux dépend de la leur, ils ont prouvé qu’il existait encore de la bonté. Antigone est une juste ancrée dans ce contexte hyper violent. On peut dire qu’Antigone ne se protège pas, qu’elle se montre capricieuse alors, qu’elle reflète le courage des êtres ne ployant pas sous un discours de parti politique haineux, immonde. Elle, elle décédera pour avoir jeter deux poignées de terre sur le corps de son frère même s’il ne le méritait pas. Il avait droit à des funérailles, qu’on le pleure, comme chaque être humain. N’est-ce pas ? Difficile de s’oublier pour une cause dantesque, allant au-delà du solipsisme égoïste. La tragédie, elle n’en a pas peur, c’est facile d’ailleurs, après la mort, c’est la sérénité, elle n’aura plus à se préoccuper de rien, elle aura fait son boulot.

La pièce flirte avec deux temps, deux modalités en opposition. Le désir humain de réussir sans supporter les conséquences représenté par le conditionnel, puis le présent prenant sa place, cruel, implacable, ancrant les personnages dans la réalité. Créon, Antigone, Hémon… Tous parlent au conditionnel lorsqu’ils imaginent leur avenir radieux vite dépassé par le présent qui explose les rêves. Le spectateur doit souffrir lui aussi, car, dans la bouche des personnages, lorsque Antigone explique son bonheur hypothétique par l’enfant qu’elle aurait pu avoir, le spectateur sait bien qu’elle n’en aura jamais. Le danger plane par son caractère, par la scène d’ouverture où le choeur s’amuse à dire tout ce qui se passera, à présenter les personnages qui sont, déjà, morts. Le contraste, énorme, m’a atteinte, le myocarde en souffrance, les pensées broussailles, elles s’étaient transformées en forêt d’incompréhension, une prescience de la tristesse atténuée par l’apparition de cette tête brune, de la nourrice sermonnant la jeune fille. Une scène banale en somme. Le temps, les scènes, s’enchâssent. Et moi, je pleure pour cette nostalgie me rappelant quelques vers de Baudelaire souffrant du spleen. Tout se joint, la mort réveille une passion indicible, une force intelligible dans le corps, dans l’âme. On se prépare psychologiquement, on devra lâcher ces personnes de papier, figurés en mythe, en leçon pour l’humanité. Je n’ai pas versé de larme, pour me protéger d’un flot encombrant d’émotion j’ai préféré analyser, noter, souligner, entourer les mots, les structures, les dialogues, les répliques. Je me suis plongée dans la forme tout aussi révélatrice que le fond.

« Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone c’est la petite maigre qui est assise là bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone toute à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. »

Lectrice de théâtre, bouffeuse de mots car ceux-ci atteignent ce que je ne peux atteindre, mon inconscient, j’ai aimé Antigone, vestale féminine, puissante dans son absurdité, modèle m’enlevant mes peurs. Je pense à elle comme une figure dressée au-delà des préoccupations matérielles, attirante, inspirante.

7 thoughts on “Antigone, figure entière”

    1. Elle est tellement puissante que les mots n’arriveront jamais à exprimer tout ce qu’on ressent face à elle.

  1. Tu écris avec une justesse inouïe (sans mauvais jeu de mot avec le nom de l’auteur d’Antigone). Je connaissais le personnage de loin, là tu me donne envie d’en savoir beaucoup, beaucoup plus sur cette jeune fille au destin tragique. Je me suis régalée en lisant ton long article alors… merci !! 🙂

    1. Merci beaucoup ! Ça me touche énormément ce que tu dis ! J’ai toujours peur d’écrire des trucs alambiquées, inaccessibles et incompréhensibles. Antigone m’inspire tellement, il me fallait écrire sur elle pour me l’accaparer définitivement dans mon esprit. J’espère que la pièce te plaira !

  2. J’ai beaucoup aimé ton article 🙂 Je compte lire “Le quatrième mur” de Sorj Chalandon – dont le personnage principal est metteur en scène et décide de reprendre “Antigone” d’Anouilh – et grâce à ton article, j’ai envie de relire d’abord la pièce puis de me plonger dans le roman de Sorj Chalandon !

    1. Je pense que je lirai ce livre aussi ! J’en entends tellement parler, j’en ai lu tellement de critique et il me rappelle le film que je dois voir aussi L’esquive. Ce n’est pas sur Antigone mais pareil, c’est un prof qui amène ses élèves à étudier Les caprices de Mariane… Il me semble.
      Je suis très contente de voir que tu as envie de relire la pièce, avec du recul elle devient encore plus forte, plus cruelle. C’est tellement triste mais Antigone est tellement inspirante ! Merci pour ton commentaire !

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