La peur et moi

bb

Jean Michel Basquiat

Le trente et un octobre se dessinera dans trois jours (ce jour se cache et reviendra dans une année – étant très tortue et n’arrivant pas à écrire un texte fini, obligée de m’y prendre des jours avant, je l’ai laissé filé), dans sa robe de velours enflammée, ses épaules recouvertes de nuances orangées, les enfants défileront de portes en portes, déguisés, les adultes offriront des sucreries pour leur faire plaisir. Halloween se teinte des croyances obscures et nécessaires pour l’esprit, c’est la nuit des morts que l’on accueillait chaleureusement près du feu de cheminée, interdite par l’Eglise et ressurgissant, édulcorée, grâce à notre société consumériste et capitaliste, là pour amasser de l’argent. Cette soirée, je la pénètre de manière symbolique, heureuse de respirer les effluves de citrouille, de potiron, des feuilles de bronze sur les trottoirs, une pluie fine, légère sur le visage. Je pense aux sorcières, aux créatures hors normes que je n’ai jamais fuies, plutôt fascinée par ces êtres étranges, un écho à mon inconscient indiscipliné. J’aurai pu écrire une nouvelle sur Hécate ou Messaline ou encore Lucrèce Borgia, des figures féminines effrayantes par leur beauté, leur féminité. J’aurai pu présenter un artiste, autrice ou illustratrice. J’ai décidé de parler de mes frayeurs, de ces angoisses tapies au fond du cœur, qui battent, frappent le myocarde, gèlent les actes et bloquent les actions, agrandissent les émotions éreintantes.

Je souhaitais profiter de ce jour des morts d’Halloween – passé à présent – pour discuter d’un sentiment bloquant, d’une émotion déchirant les entrailles, paralysant les actes, les sens, la pensée. J’appelle la Peur, je l’exècre mais pourtant, je l’enserre et la garde près de moi. En réalité, j’ai la grande impression qu’elle me permet d’avancer alors qu’elle m’interrompt et me frustre. Etrange émotion que cette frayeur de payer par carte bleue sur internet. Elle m’oppresse – c’est que j’ai acheté un nouveau design pour fêter les un an théoriques de mon blog (officiellement, son anniversaire se déroule en mai). Je sais que mon effroi reflète un iceberg plus profond, noué dans l’abyme de mon chaudron inconscient, véritable amas de glaise, marécage où mes pieds se diluent dans la fange noirâtre de mes états d’âmes. Je refoule certainement des moments traumatisants, une question penchée sur mes lèvres, une quête, tels les chevaliers cherchant désespérément le Graal, l’objet divin et sacré, celui permettant de vivre, de bien vivre, vivre heureux.

Moi, c’est mon identité, l’essence même de mon individualité. Je n’ai aucune confiance, ne me porte pas spécialement d’estime, paradoxalement, je me protège grâce à un égo que certain qualifierait de narcissique. C’est une phobie aussi, de paraître une personne imbue d’elle-même, c’est une angoisse d’écrire quelques fois, quelque chose d’incompréhensible que les gens pourraient spécifier de « branlette » érudite, inaccessible. Je pense trop, me posant beaucoup trop de questions, pleurant incessamment, pour tout, pour rien, pour une miette de gentillesse, un propos humain. J’ai peur. De tout. De ce monde et de son système réducteur par instant, homogène tendant à un idéal perfectif inexistant et n’existant jamais. J’ai peur, j’en tremble.

Peur de déranger.
Peur de décevoir.
Peur
de sembler une victime, de jouer de mon histoire personnelle et d’être qualifiée victime.
Peur de répéter un passé destructeur. Peur d’être attirée par des hommes dominants et maltraitants. Peur de subir une fois de plus ce que les femmes subissent dans leur corps et leur intériorité.

Peur de ne jamais réaliser mes rêves, trop paralysée par des doutes suprêmes (tu n’en es pas capable, ce ne sera jamais toi).

Peut-être découperai-je ces peurs en plusieurs articles, pour les développer et trouver des solutions, pour partager et montrer que rien n’est irréversible, certainement pas cette émotion implacable, dominant les gestes, les mouvements à certains moments que l’on se doit de vivre pour grandir. J’aimerai en faire l’éloge. Elle défie les espoirs, corrompt les joies. Il m’arrive souvent de me stopper dans l’élan du bonheur par un sursaut de frayeur, lucide ou irrationnel, partant toujours d’un point vécu ou déduit. Oui, la peur pétrifie quand on n’a pas connu ce que l’on éprouve (dans un contexte professionnel, familial), que c’est la première expérience. Elle peut surgir de derrière un baobab savamment poussant sur notre planète sale ou propre. Je l’ai longuement arrosé cet effroi, prenant un arrosoir pour la faire germer contre mon grès. Quand une peur disparaissait, une autre alors y formait son nid. Quand la partie visible de l’iceberg s’effaçait, la plus grosse partie s’entrapercevait. Je me souviens, d’ailleurs, des paroles de mon psychologue, vous avez peur de la réussite. Je lui parlais des concours, des possibilités énormes, d’une envergure que je n’aurai pu supporter d’éprouver. Peut-être avait-elle raison, encore aujourd’hui je me répète, tel un mantra, que, ce que je souhaite, je ne le posséderai jamais. Pour concevoir la déception future et me permettre de gérer la frustration.

A la peur, j’ai façonné un mode de protection. Epée sublime, d’or et d’argent, de souvenirs et de racines. J’ai compris que si la peur survient c’est parce que je la somme de se rendre présente, sans m’en rendre compte, elle apparaît, obéissante. C n’est pas cette angoisse paralysante, celle-ci semble plus douce, mais redoutable car s’ancrant dans tous les pores de l’esprit et du sang. C’est cette fillette en robe blanche, paradant dans les près, cueillant le moindre espoir pour le froisser, elle est certes prévenante, elle paraît même attentionnée. Mais elle ravage malgré elle à coup de mots barbares, ceux qui hurlent que tu n’y arriveras jamais. D’amulettes de protection, la peur s’enfuit, s’endort, j’ai paré à toute éventualité. C’est en écrivant sur mon clavier ou mon carnet que je suis à même de m’approprier le monde et mes sentiments.

La dame n°13

Un poème est une forêt pleine de pièges. On parcourt les strophes en ignorant qu’un seul vers, un seul mais suffisant, se fait les griffes en vous attendant. Peu importe qu’il soit beau ou non, qu’il possède une valeur littéraire ou en soit totalement dépourvu : il vous attend là, gorgé de venin, scintillant et mortel, avec ses écailles de béryl.

J’aime découvrir ces romans inclassables, aux ambiances oniriques, aux sujets silencieux mais terribles, aux thèmes féroces, subtiles, j’aime découvrir la plume tourmentée d’un écrivain, le style délicat d’une autrice, j’aime par-dessus tout m’enlacer, m’évaporer dans les lignes quand l’histoire et l’intrigue semblent des éléments divins. Carlos Somoza m’a offert trois jours de voyage dans un Madrid affligé par la pluie, il m’a emmené, me prenant doucement les doigts, un effleurement soudain, dans un labyrinthe où la poésie se révèle hargneuse, puissante, ensorcelante, où les vers, le langage, les mots s’assemblent en ronde, valsent pour la destruction. Est-ce ça la poésie ? Enrober dans le miel une beauté parfaite, cacher dans l’océan vaporeux d’une odeur amoureuse une terrible laideur ? La dame n°13 marche vêtue d’une robe de soie délicate, aux mouvements rapiécés de cruauté. La Dame n°13 se cache, appelle ses sœurs vengeresses. La mythologie se mêle à la réalité, la réalité se mélange au rêve, dans les apparences d’une ville ensoleillée se passe des événements macabres, est-ce réel ?

1

Le temps n’est plus quand on ouvre le livre, la première page nous happe, nous enlève pour une aventure mystérieuse teintée d’écho somnambule, C’est un songe qui s’ouvre à nos yeux éberlués, les minutes, les pages s’enfilent, toujours une harmonie de révélations subtiles, les réponses se posent sur le socle, gracieuses ballerines s’asseyant comme une déité, les paumes tendues nous présentant les maigres indices. L’auteur s’amuse avec nos nerfs, notre envie d’approfondir, de savoir, de dévorer plus encore, jusqu’à la fin sans jamais faiblir et jeter en trois pages la clé de l’intrigue. Non monsieur prend son temps et impose à son lectorat un avancement douloureux, une marche de plaisir jusqu’à l’apothéose finale. Il manie les mots et son espace-temps sans transition, chef d’orchestre talentueux, il danse sous son inspiration, nous partage sa réflexion ; il prend soin de ses personnages, n’en met pas un sur un piédestal, ainsi la ronde de ses mâles et de ses femelles chantent en symbiose sous l’orage de cette légende, de cette histoire des inspiratrices, de ces muses que l’on craint, que l’on aime, que l’on chérit, que l’on prie. Lors de notre pérégrination, on tâtonne aveuglé par cette lumière opalescente, la beauté coule entre les paragraphes car la plume se déploie d’une sensibilité et d’une délicatesse à toucher l’âme la plus noire. On s’enveloppe dans ce parfum exquis, essence d’images poétiques, de brume traversant notre regard, de nuages aux formes tantôt élancées, tantôt grotesque. L’horreur même de certaines actions s’esquisse d’une esthétique sublime, au-delà de la matérialité d’un cadavre on se prend à s’imaginer une outre-tombe céleste. Dur est d’expliquer cette ambiance, je n’arrive à graver des mots dessus, expliciter sur mes ressentis en parlant de ce roman s’insurge, il faut le lire pour déguster, pour toucher à une expérience unique.

0284223A la différence de Morwenna, Somoza retire le voile de l’ignorance, ajuste les draps de la passion ; il nous intrigue, titille notre curiosité, surtout il m’a convaincu que la poésie devait être aimée, appréciée. Le paradis perdu de Milton, Baudelaire, Verlaine etc… Tant de noms de poètes, tant de découvertes, tant de trésor où, non seulement les explications et les citations sont distillées, mais aussi l’amour qu’entretient l’auteur pour ces modèles nous caresse de leur parole. Il explore les parcelles de force créatrice de ces jeunes gens-là, ceux qui ont contribués, qui ont apporté une pierre à notre humanité, il les honore, les admire et ça se sent, ça se voit, ça se mange aussi, on se nourrit de cette spiritualité qu’il transmet à travers son histoire, son intrigue, son échiquier. Les références littéraires jonchent le roman : La divine Comédie de Dante par exemple tournoie en clin d’œil, il vole les essences de vie fictive pour créer la sienne. La poésie, le langage alors, se vêt de couleur sombre, d’une réflexion passionnante. Comment ne pas aimer lire après avoir mordu dans la chair de cet imaginaire ? En contant la légende de ces 13 inspiratrices, de ces enchanteresses à l’apparence enfantine, il rajoute la couche d’une inspiration, mon inspiration. C’est chaotique et cette idée est importante pour comprendre le livre, je viens de m’en rendre compte à présent, de cette histoire qu’il fabrique, il lance, tout comme ses treize dames, la petite étincelle d’inspiration salvatrice. Par les images, la beauté, les dialogues, par son livre dans son entièreté, il incite son lecteur à écrire lui aussi, à imaginer, à former des phrases, à se lancer dans la grande aventure de la littérature. Fascinantes sont ces immortelles ! Ecrire c’est combattre la mort, Eros et Thanatos s’entremêlent dans une carioca endiablée. 

Elle avait cependant voulu ressentir sans mots. Jamais une dame n’avait désiré pareille chose, parce que ressentir sans mots était presque impossible : cela équivalait au silence sous la mer.

Tel Le guépard, le livre s’enchante d’une métaphore filée, mais laquelle je ne l’ai pas trouvé, est-ce, à l’avatar de La vie n’est qu’un songe, une pensée sur la vie qui ne paraît pas ce qu’elle est. Là, maintenant, en ce moment, est-ce que l’on vit ou dort-on ? Nos sens ne nous trompent-ils pas ? Le lecteur se promène dans le labyrinthe du minotaure apte à dévorer ces personnes qui pénètrent dans son antre. Pourtant le livre s’éclaire quand nos pas se font plus proches des réponses et des hypothèses que l’on bâtit, il donne la compréhension claire, précise, conquise, ce roman aurait pu être un fiasco mais les pièces sont bien ajustées, mises correctement à leur place sans jamais partir dans un délire onirique qui nous enfermerait dans un monologue d’un écrivain totalement emprisonné de son inspiration. Ici il marche sereinement, sait ce qu’il fait, il le sait si bien que la fin explose, nos lèvres dessinent le o de stupéfaction je n’avais pas pensé à ça. Et, lectrice passionnée j’ai été, pour la première fois depuis bien longtemps, surprise de cette conclusion, agréablement surprise. J’ai aimé, j’ai adoré me fondre de ce monde, dans cet univers à l’approche de la métaphysique, j’ai aimé ces caractères survivants, vindicatifs, ces personnages de papier qui, au lieu de rester passif essaient de chercher le courage d’affronter. Affronter la mort des mots, combattre l’adversité du langage quand celui-ci devient terrible. Car les mots font mal, vipères sauvages, ils enchaînent la psyché dans des monts infernaux, l’enfant qui entend les horreurs que l’on projette sur lui aura du mal à se reconstruire. Les mots, la poésie, le langage, la parole propre à l’être humain se couche dans une dangerosité cruelle tandis qu’elle peut aussi se montrer sous des auspices de tendresse. On lit pour se souvenir, pour garder une mémoire des sujets qui nous tient à cœur ; là on respire le roman tout entier, on admire, on se tait, on ressent. 


PS : j’ai énormément de chance de partager mes lectures communes qui deviennent des coups de coeur marquant avec Maned Wolf, ma chère compagne dans cette aventure !