Le roi des Aulnes

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Les heures s’écoulent lentement à l’extérieur ; elles tremblent, s’inquiètent, appréhendent, se projettent vers des avenirs meilleurs encore flous, peut-être impossibles, lointain. Alors je succombe dans la vase de mes peurs, me noie dans un lac de tourbe, de boue, de vermine, recueille un cadavre mangé par les bestiaux spongieux, aqueux, aux couleurs enténébrées, répugnantes. Je revoie cette scène d’ouverture du Roi des Aulnes, cet homme millénaire péché par des mains invisibles, un homme que j’imagine de cendre et de fer. Je ne savais à quoi m’attendre de ce livre dont j’avais lu quelques articles en recherchant des réécritures de contes, ils parlaient de la figure de l’ogre, cet archétype effrayant, effroyable, représentation d’un monstre, personnage que l’on montre, homme dont on se cache ou que l’on combat.

Pour n’être pas un monstre, il faut être semblable à ses semblables, être conforme à l’espèce, ou encore être à l’image de ses parents. Ou alors avoir une progéniture qui fait de vous dès lors le premier chaînon d’une espèce nouvelle. Car les monstres ne se reproduisent pas.

Je souhaitais analyser cette forme qui joint un monde, la plume qui cueille le cosmos pour le poser sur les épaules de son personnage ; Abel Tiffauge, garçon puis adulte, maigre puis obèse, gros, gros comme la planète. Mes membres s’imprègnent encore de cette émotion, lorsque je lisais les première pages, quand je découvrais l’univers de l’école privé où les couloirs s’étendaient en dédale d’obscurité, dévoilaient des salles ombragées où les surveillants, ivres de sadisme, s’amusaient à punir, à fouetter, à châtier fortement, corporellement les enfants récalcitrants. J’ai assisté aux terreurs nocturnes d’un petit garçon non apeuré par les sévices de l’ancien temps, amoureux d’un tyran du même âge, caïd tué par un accident.

J’ai senti l’ovni littéraire dès les premières pages, les premiers mots, cette sensation de se trouver face à un monument masquant une simplicité, fomentant une complexité.

Le-roi-des-AulnesLe lecteur créé son sens, il parle avec le livre. Dialogue muet ou bavard. Le lecteur ne peut rester naïf face à une œuvre de telle ampleur. Comment expliquer d’ailleurs ? Comment placer des mots, des termes, des concepts, justes et droits définissant ce Roi des Aulnes quand le langage ne suffit pas à exprimer l’invisible, à montrer l’indicible ? Lui a prouvé qu’on pouvait se passer des mots, des descriptions cliniques, il a utilisé les images pour nous immerger à la manière d’un Bill Viola. Je n’ai pas précisé que le récit se déroulait lors de la seconde guerre mondiale, là où les massacres dégageaient un tapis de sang juif sur les pavés des ghettos. Il en parle sous des symboles enfouis dans notre inconscient collectif. Ogres, enfants, paysages, le merveilleux accapare la réalité, la réalité s’empare du merveilleux. Il ne s’agit pas pourtant d’un merveilleux acidulé, une planète fantastique faite de barbe à papa, de diamant, de fleurs douées d’odeurs fabuleuses. Ici règne une ambiance d’épines et de crocs acérés, d’amour et violence partagé. Comment créer son sens en tant que lecteur lorsque les mots lus reflètent une polyphonie de sens ? On ne choisit pas, on ressent, aux tréfonds de notre vie intime. Fascinante sensation.

J’étais chétif et laid avec mes cheveux plats et noirs qui encadraient un visage bistre où il y avait de l’arabe et du gitan, mon corps gauche et osseux, mes mouvements fuyants et sans grâce. Mais surtout je devais avoir quelque trait fatal que me désignait aux attaques même des plus lâches, aux coups même des plus faibles. J’étais la preuve inespérée qu’eux aussi pouvaient donner et humilier.

Je pourrais tenter une approche de chercheuse, ma loupe au visage, voulant déceler les détails, infimes, narquois, se terrant sur la toile d’un peintre agacé de révéler ses secrets. Cinq chapitres, cinq histoires, cinq tableaux. Des tableaux aux nuances de gris, de noirs, d’ocre et de sépia. Enfin le bleu, des cieux, de l’idéal. Je ne peux m’engager dans un article objectif, je peux toutefois essayer de décrire selon des métaphores cette palette de sensations percutant m’ayant embroché tout au long de mon périple. Après lecture j’ai cherché les titres des parties que je ne comprenais pas, érudit sans doute, trop pour moi. J’ai trouvé des allusions alors à des peuples de civilisations antiques, guerriers et disparus. Il mêle le monde idéologique au monde macabre qui englobe notre histoire. De ces traumatismes universels concernant un peuple, une nation, Michel Tournier les transforme, puise la mocheté pour y quêter un sens. Je le vois grand nomade vadrouillant dans des déserts de solitude, de peur, d’angoisse, ces trois maux de la France et d’autres pays devant se reconstruire face à l’inhumanité pleine et entière.

Peut-être qu’écrire ce roman fut pour l’écrivain un moyen d’exorciser l’incompréhension de cette fatalité dont personne n’a pu contrer les méfaits. Je ne connais pas la genèse et les éléments de sa vie, cependant j’aime à penser qu’il se servait de la littérature comme un exutoire, un échappatoire, plus, magicien des mots, il façonne talentueusement un secret qu’il transmet dans des pages illuminées de cette transcendance, un au-delà de l’explicable. L’on ne pourra jamais comprendre, être rempli de bonté face à des barbares. C’est pourquoi Tournier a construit son pays en le transposant dans une terre imaginaire se reflétant pourtant dans notre réalité. Il donne des détails, des repères que l’on connait tous, l’Allemagne, la France, Paris, des indices spatiaux temporels nous appartenant. L’on se retrouve perdu dans l’accumulation de mots, une avalanches de citation bibliques dont la connaissance s’est évaporée de génération en génération. Il donne son sens à des forces qui nous dépassent, nous, pauvre humain mortel, en proie à des préoccupations vaines, inutiles. Qui est-il, ce personnage se métamorphosant aux différents cycles de son existence ?

Mais il devait sans doute y avoir quelqu’un en moi qui pensait que je n’étais pas là seulement pour dormir, car je me suis réveillé tout à coup au cœur de la nuit et, il faut le préciser, frais comme l’œil. Tous ces corps jonchant dans toutes les positions le grand plateau lunaire étaient d’une étrangeté saisissante. Il y avait des groupes serrés, des rangs entiers qu’on aurait dit couchés par la même décharge de mitraille, mais les plus pathétiques étaient les isolés, ceux qui avaient rampé dans un coin pour y mourir seuls, comme des bêtes, ou au contraire dont les dernier souffle avait suspendu un inutile effort pour se joindre à des compagnons.

En ouvrant ce livre c’est soi-même que l’on exhibe, le soit de la communauté, de l’universalité. Plus j’essaie d’esquisser une explication logique, plus la logique se perd dans les nimbes de la galaxie. Ainsi, je m’arrêterai là, vous enjoignant à lire ce livre, spécial et puissant. Je n’ai pas oublié les émotions du cœur à certains passages, d’une sagacité inouïe. Oui, il a mérité son prix du Goncourt.

Les délices de Tokyo

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Je me souviens de cette après-midi où, allongée sur mon lit, position idéale pour s’engouffrer dans les pages, j’ai lu Les délices de Tokyo, je me rappelle que ce fut avant ce manque de repère, cette sensation de nouveauté, de découverte, avant la tempête, un roman feel-good n’est pas des moindre. Il brave les tsunamis par son style doux, poétique, humble aussi, jamais un mot de trop chez Durian Sukegawa, tout se trouve dans la réserve pudique des émotions et des histoires passées, dans le pardon et la dévotion. Je ne connais pas assez la littérature japonaise, adolescente ivre de manga surtout Naruto, j’ai passé le cap, dévoré ensuite les classiques, toujours autant d’ailleurs mais, quelques fois, le destin impose quelques lectures et celle-ci tremble de générosité.

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Durian SUKEGAWA, Les délices de Tokyo, 2013, livre de poche.

Le dépaysement berce le lecteur, des images photographiques, des mots, des phrases simples, une harmonie sincère, jamais une plainte, une lamentation. Au début l’on croise Tokue, vieillie femme sous un cerisier, l’arbre enchanté, près de la pâtisserie que gère Sentarô, homme perdu, celui emprisonné pendant quelques années, racheté par un couple, les propriétaires de ce lieu de vente de gourmandise. C’est déjà une émotion subtile, une tristesse mêlée de détresse quand on découvre le quotidien de Sentaro, perdu dans l’immensité entre son périple psychologique et sa volonté de fuir sans cesse. L’auteur nous laisse libre d’imaginer, d’éprouver, de ressentir, laisse libre ses personnages aussi. L’apaisement par la nature rapproche les hommes, quand le garçon refuse d’embaucher la vieille femme à cause de ses doigts déformés, elle tente encore, tous les jours, jusqu’à ce qu’il cède. Pour son bien.

Lenteur de la rencontre, la première aurore où ils s’approchent doucement, la deuxième où Tokue se montre et filent les jours dans les sourires, un baume au cœur pour ces deux personnes éplorées. J’ai les ai suivi de près, les pages se tournant, se dévorant sous la senteur des Dorayakis, ces pâtisseries sucrées que j’aimerai gouter un jour, sous les fleurs de cerisiers, dans une ruelle ombrée, où les éclats de rires des écolières en uniformes offrent une vie au monde. Les liens s’esquissent dans la souffrance silencieuse, dans les regards, l’apprentissage de la pâte de haricot rouge, celle-ci servant de tremplin pour une philosophie de l’existence acide et moelleuse. Il ne s’agit pas de s’appesantir de son sort mais de prendre les belles choses, les petits détails qui se présente dans une journée, une fleur, un brin d’air…

Tokue étant l’aînée, partage son savoir avec son cadet, à l’apparence frêle, délicate, elle possède une force insoupçonnable, celle de l’amour qu’elle donne sans état d’âme, sans intérêt, elle donne sans compter, un mot d’espoir, une parole inquiète pour son patron car elle tient à lui. Touchante sollicitude, ce livre est cadeau de courage contre l’adversité et les préjugés de certains, le discours universel dans la chaleur d’un espoir tendu au lecteur, celui d’écouter son cœur, de réfléchir, de s’abandonner aux sensations, aux rencontres que l’on peut faire, qui paraissent si indifférences et se révèlent des chamboulements.

Tokue n’est pas femme lisse, elle a vécu l’exclusion, l’enfer, l’indignité, traitée comme une pestiférée car lépreuse depuis ses quatorze années, elle raconte son passé pour que Sentaro apprenne encore, qu’il s’élève de sa prison formé par son esprit, de ses peurs, de ses angoisses, surtout de sa dépression vicieuse s’insinuant dans son cœur, se lovant tel le serpent narquois. Le quotidien du trentenaire se résume à sa pâtisserie, à son appartement, parfois à un verre de bière. Grandiose destinée couplée au néant de l’oisiveté ! Tokue est l’opposé, elle n’a jamais plié, elle a pleuré de l’abandon de ses proches mais s’est toujours relevée, la tête penchée vers les étoiles, vers le son des eaux, vers les rires des oiseaux, vers le bruissement de la pâte de haricot cuisant dans la marmite. Elle ne s’est jamais plainte, elle en parle maintenant, assise sur sa terrasse en compagnie de deux jeunes auxquels elle exhorte de vivre. Car elle a vécu, même enfermé dans un auspice avec l’interdiction de s’approcher de la civilisation. C’est un exemple de grandeur, de sagesse. Inspirant personnage offrant la force aux autres de contempler le bonheur, de le prendre et de le garder. Débarrassons-nous de ces vices, de ces terreurs, de ces peurs que la société engendre pour ne se concentrer sur l’essentiel, ce que l’on trouve beau !

Grâce à cette lecture estivale, sentant bon les fleurs d’oranger, le calme serein d’un quartier habité, on prend confiance au destin, on relativise, on se concentre sur l’origine de la joie, on jette les néfastes pensées pour écouter le monde, pour entendre le murmure de l’au-delà, cette force supérieure qui gouverne dans l’ombre. On ne déteste personne car il est pétri d’humanité, il dessine ses personnages de manière simple, intelligente, sans plus de qualité et de défaut qu’il n’en faut. L’humain est chargé de faiblesse ce que l’écrivain nous projette sans une larme, sans un apitoiement, juste ce qu’il faut pour nous guider vers une lecture honnête, effleurant notre âme, y apposant une graine de discernement.