Une Maison de poupée

Je ne lis que très rarement des pièces de théâtre, sûrement car je ne me confonds pas directement avec le personnage, qu’une pièce de théâtre doit être vue, ressentie tactilement ou, du moins, se vivre par le jeu des acteurs et de la catharsis. J’avais acheté cet exemplaire d’Une maison de poupée car j’avais partagé ce moment de spectacle avec ma mère. Ma mère qui, en sortant de la salle, fut bouleversée, dans son corps entier rugissait des réflexions qui lui étaient propres, je n’oublierai jamais l’état que j’observais chez elle, ce mélange de révélation allié à une palette d’émotion qui se montraient clairement sur les traits de son visage. Cette vision, je m’en souviens encore et m’en souviendrais toujours. Alors je n’ai pas hésité quand j’ai vu ce minuscule livre étalé sur une table de ma librairie. Je ne l’ai pas lu tout de suite, j’ai laissé les années s’écouler lentement, sans jamais y poser un œil. Ce n’était pas le moment. Je l’ai dévoré un mois de Juillet.

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Une maison de poupée, 1879

La première chose qui frappe c’est le ton, non, c’est le naturel et la rapidité. Je n’ai pas l’habitude de lire un livre à grande vitesse, mais, cerclée de tout part par l’intrigue, simple et épurée, j’ai lu l’entièreté avant de dire ouf. La préface donne quelques informations dont je n’étais pas d’accord au moment où je la lisais, seulement après cette expérience redoutable de lecture, j’avoue qu’en réalité ce qu’il avance est vrai. L’on dit d’Une maison de poupée qu’elle est féministe, centrée sur Nora, personnage que beaucoup de comédienne rêveraient interpréter, ce serait cloisonner l’œuvre et son propos. Bien sûr que ce drame a été écrit comme une critique de la société patriarcale de l’époque (mon esprit féministe en tout cas le voit comme ça, je garde cette interprétation mais, comme dans chaque lecture, il peut s’y trouver plusieurs sens possibles), cependant il ne décline pas seulement une morale claire, précise, concise. Ce qui me fascine dans la littérature et le pouvoir des mots, outre le fait de les manipuler et de s’en délecter, outre la thérapie apportée (car les livres peuvent sauve la vie, je ne le dirai jamais assez), outre l’activité jouissive de notre cerveau lorsqu’on se met à participer avec les phrases et l’histoire, c’est la magie de la singularité. Une œuvre ne sera jamais perçue totalement par tout le monde, chacun y verra avec sa propre sensibilité. Or, Une Maison de Poupée est universelle. Elle porte en son sein les affres de l’âme humaine, dans ses répliques, dans ses dialogues, sans nous perdre par trop de sentiers différentes, en ciblant un problème essentiel, il cherche la valeur de la vie, de la famille, il questionne.

Le drame se joue en trois actes, rien de plus classique dans la forme de ce texte. Les préjugés douteront certainement de la qualité car l’auteur utilise une méthode efficace, accessible, gardant l’unité de lieu, de temps et d’espace. Il scénographise le moins possible pour augmenter l’intensité du drame qui se déroule devant nos yeux. Le noyau du couple se désagrège par un acte inconscient de la femme, par amour pour son mari (avec un peu de fierté et de narcissisme tout de même). Elle souhaitait lui sauver la vie. Nous nous situons dans une période conservatrice de l’histoire de la Norvège, là où les femmes étaient prisonnières, dépendantes des désirs de leurs maris, enfants sous la tutelle d’un homme, inférieures au joug masculin. D’ailleurs, lorsque le mari apparait, les mots sonnent creux, insipides, complaisant, ivres de leur sublime dominance envers la femme. Au premier abord Nora paraît femme-enfant, n’était-ce pas ce que l’on demandait aux femmes à cette époque ? D’être belles, merveilleuses, mais jamais trop intelligentes, jamais trop critiques, jamais trop indépendantes, jamais trop elles. D’autres personnages tourneront autour de ce couple, un couple qui n’en exhibe que le nom, pas la définition. Chacun amènera à la conclusion.

Je m’ennuyais un peu pendant le premier acte et le début du second puis, soudain, lorsque Nora doit affronter ses actes tout prend sens. Un crescendo sublime de tension, le cœur battant fortement entre les côtes, enfin le dénouement, surtout le langage qui s’amorce, dur, raisonnable, surtout, merveilleux de vérité. Je ne m’y attendais plus, j’avais oublié la scène que j’avais vu. Le lire, dans l’intimité d’une chambre, dans la chaleur d’une couette trouve un écho particulier, une sensation phénoménale, dans l’esprit et le corps. D’abord le corps qui s’enlace dans des torpeurs révoltées, dans des acclamations, dans une révélation. Ensuite l’esprit, qui ingurgite, qui analyse, qui essaie de trouver un sens, son sens. La remise en question. Qu’est-ce qui nous définit ? Nos actes ou nos pensées, ou notre richesse ou notre corps ? Qu’est-ce qu’une femme sinon qu’un homme portant une robe, un être doué de désir et de passion, d’angoisses et d’humanité ? Le désœuvrement quand le mari (j’ai même oublié son nom puisqu’il a tout du stéréotype de l’homme virile gouvernant son épouse comme une propriété) est suffisamment abruti pour ne pas comprendre l’enjeu, la vérité céleste jaillissant de la lassitude, de la découverte d’un visage répugnant de sa condition.

J’ai posé le livre, j’ai respiré. Ma gorge obstruée par les palpitations de mon myocarde à la fin de la pièce, je redécouvrais des questions simples mais auxquelles l’espèce humaine n’a toujours pas répondu. Car ce n’est pas une œuvre universelle, c’est une œuvre intérieure qu’il faut posséder avec ses sensations et ses émotions, sa propre histoire et sa propre singularité. Bien sûr que l’œuvre trouvera un sens commun, le dessus de l’iceberg, mais, à la lecture de ce temple, de cette pièce de théâtre que je considère maintenant comme une œuvre essentielle à ma vie de lectrice, j’ai surtout pris conscience d’une quête intérieure et des nombreuses portes closes qu’il faudrait détruire pour parvenir à soi-même.

Code de la route #TAG

Profitant de ce temps estival et de mes derniers jours de repos avant la reprise du travail, j’ai perdu ma page noircie de lettre, je ne sais pas quoi écrire et je n’ai pas envie de rédiger des articles trop lourds. Flemmingite aigué donc, pour pallier ce manque d’investissement j’ai pris dans ma grosse sacoche nommée inspiration un des nombreux tags que j’avais sauvegardé. Ces questions me permettent d’instaurer une intimité entre mes lecteurs et mon espace intérieur pour mieux me révéler et que vous puissiez me connaître. Cette introduction m’exaspère, j’ai l’impression que j’emploie beaucoup trop de mots pédants qui n’ont rien à voir avec moi, je m’excuse, l’amour des phrases alambiquées me guette encore, c’est pourquoi j’ai souhaité me perdre dans le code la route littéraire !


Parking : combien de livres as-tu dans ta PAL ?

Moi et ma PAL c’est une vaste histoire, si vaste qu’elle prend possession de deux grandes étagères dans mon appartement. Ce n’est guère pour me déplaire puisque ma PAL peut s’apparenter à une énorme fleur à trois cents têtes, trois cents titres (le compte est mauvais puisque je me refuse à compter). Elle est grande, s’arrose d’autre bouquin qui arrivent chaque mois, reposent sereinement en attente de mes coups de crayons, de stylo entre leur ligne. Ces livres que je n’ai pas encore lus me sont nécessaires, ils me rassurent, grâce à eux, je sais qu’il me restera de nombreuses histoires à découvrir, que je touche sans les dévorer pour le moment. Je me déculpabilise totalement face à cette terreur que certain.e.s éprouvent face à cette montagne gigantesque. Contrairement à d’autre, je trouve cette notion de PAL très positive puisqu’elle sera toujours près de moi, consolatrice.


Limitation de vitesse : quelle limitation donnes-tu à ta PAL ?

Parce que c’est obligatoire de limiter ma PAL ? Aucune limitation si ce n’est une notion d’espace. Je ne peux pas me laisser envahir par les livres, dans le sens où j’ai quand même besoin de marcher sur un sol non encombré par les pages.

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Malcolm T. Liepke


Route prioritaire : quel livre est ta prochaine priorité ?

Je suis tombée amoureuse de Mary Shelley, ce film dans lequel joue la talentueuse Elle Fanning, beauté botticellienne et jeune féministe. Naturellement, ma prochaine lecture sera ce voyage à travers ce fantastique et lugubre roman de Frankenstein, certaine que beaucoup de détails et de références se cachaient en filigrane dans le film, j’aimerai pouvoir m’y attacher encore plus, collée à cette esthétique enivrante, gothique que j’aime tant. Frankenstein donc, puisque le mois de septembre apportera bientôt les feuilles de bronze chutant sur le trottoir, la fraicheur de l’automne et ses fêtes ancestrales accueillant ses morts.


Réservé aux camions : quel pavé liras-tu prochainement ?

J’en ai plusieurs dans ma Pal mais celui qui me vient en tête et que je lirai cette année sera Le choix de Sophie de William STYRON dont je ne connais pas l’histoire et tant mieux. Un pavé se déguste sans rien en imaginer au risque d’être déçue.


Réservé au bus : un livre que tu réserves à une période spéciale ?

J’essaie de me faire des minis PALs destinées à certaines périodes de l’année mais sans résultats possibles. Ma spontanéité et mes envies subites me rattrapent, je lis dans le présent et non pas dans le futur, ce que je programme ne sera pas lu à la période voulue.


Stop : un livre que tu as abandonné ?

Je suis sur le point d’abandonner L’art de la joie de Goliarda Sapienza, il me devient lourd et obligatoire, je me sens presque fautive de dire cela de ce livre. Je sais qu’il est passionnant, intéressant, déplie des idées en avance sur son temps, féministes et éducatives, malheureusement, je ne m’accroche pas amoureusement à la forme, j’y vois de nombreux échos au théâtre cependant je perds mes repères, pire, je m’ennuie. Je le lirai jusqu’à la toute fin. Celui que je n’ai pu suivre jusqu’au bout c’est Ada ou l’ardeur de Nabokov et Le nom de la rose d’Umberto Ecco, tous deux ne parlant plus aux lecteurs puisqu’ils déploient des termes et des notions trop dures pour bien les cerner. Je ne possède peut-être pas la patience nécessaire à ce genre d’ouvrage, ou ils ne partagent pas mes valeurs de lectrice : celle d’instaurer un contact, au meilleur un dialogue entre les deux partis. L’écrivain n’écrit plus pour lui, il écrit pour son lectorat. Quand les livres se montrent réfractaire à cette discussion et s’enferment dans un monde trop interne, je me sens immensément frustrée.

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Anne Slacik


Issue de secours : un livre que tu as arrêté mais que tu vas reprendre pendant une autre période ?

Claudine à l’école m’a donné du mal, je l’ai arrêté à son milieu mais je vais certainement le reprendre lorsque j’aurai vu le film Colette au mois de Septembre.


Sens interdit : quel genre de livre ne t’attire pas particulièrement ?

Les YA ne m’intéressent plus du tout. J’en lisais énormément lors de mon adolescence, ce sont même eux qui m’ont appris à m’immerger dans une intrigue, à imaginer plusieurs mondes, plusieurs personnages, à vouloir les faire vivre dans des situations dynamiques et transcendantes. Mais j’ai grandi et si je relis un YA je pense que j’en ferai des sueurs froides à cause de beaucoup de lieux communs se répétant de livres en livres et des clichés comme la jeune fille sous le joug de la beauté masculine, comme si la fille n’existait que pour admirer les pectoraux d’un beau garçon. Je refuse ces idées véhiculées.


Feu vert : à quel genre de livre donneras-tu ta chance cette année ?

Je me pencherai un peu plus sur l’héroic fantasy je pense, j’ai dans ma PAL, le premier tome des Salauds Gentilhommes. Je n’en lis que très peu car j’aime les voyages intensifs rares et conséquents.


Feu tricolore : un livre qui t’a fait passer par plusieurs émotions ?

Ruby de Cynthia Bond, ce livre, je ne désirais pas le lire. De nombreux préjugés m’égaraient l’esprit mais ayant discuté avec un gentil libraire, je l’ai acheté (il avait réussi à effacer toutes les idées négatives). Je suis passée par la fureur, la tristesse, l’espoir aussi, beaucoup énormément d’espoir, comme l’oiseau collé en ton cœur qui te rassure, te console. J’ai eu un coup de foudre esthétique et spirituel.


Rond point : un livre qui t’a fait tourner en rond ?

Généralement j’abandonne un livre qui ne sait pas où il va, un peu brouillon, parfois commercial sans substance. Je pense à Tout n’est pas perdu de Wendy Walker. Je n’ai pas aimé le narrateur, pédant, vantard, faux, les mots pleuvaient dans un style fluide sans pour autant convier le lecteur à une recherche de l’intrigue, à se sentir impliquer.

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Felipe Alonso


Route à double-sens : un livre que tu as aimé et détesté à la fois ?

Symboliquement, je choisirai la saga Twilight de Stephenie Meyer; premier roman que j’ai dévoré à l’âge de mes 15 ans, celui qui m’a ouvert à la littérature. Après celui là je n’ai plus lâché un seul livre, j’en emportais toujours un avec moi, même deux ou trois, ne sait-on jamais. J’ai même marché pendant un long moment dans la rue en lisant (j’ai développé des capacités à éviter tout danger lorsque je traversais). Twilight, ce fut un peu mon antre, mon obsession, mes rêves avant de poursuivre avec d’autres romans. Maintenant je me rends compte qu’il développe des idées dangereuses (je n’adhère pas à l’idéologie des mormons). Plus intimement je citerai Lolita de Nabokov, celui là une douce haine m’empli agrémentée d’amour fou. Haine pour la culture du viol. Amour pour la poésie qui se détache de chaque phrase.


Hôtel : quel livre t’a volé ton sommeil ?

Généralement ce sont des thrillers qui m’enlèvent mon sommeil (je triche un peu lorsque je suis trop fatiguée, je lis le dernier chapitre avant la fin). Je prendrais cette question au sens symbolique, un livre qui me vole toutes mes réflexions agglomérées, ne dépendant pas de la lecture. La maison dans laquelle fut une de ces expériences où j’en suis ressortie chamboulée, comme si je n’avais plus dormi. J’ai mis un mois à le terminer, imaginez un peu une personne ayant pour émotion le fait de n’avoir pu dormir pendant un mois. Une gueule de bois transcendante.


Monument historique : le livre qui est pour toi un monument (une pépite de ta bibliothèque) ?

Une vraie prouesse stylistique et romantique, émotionnelle et empathique ; Confession d’un enfant du siècle de Musset que je relirai encore et encore, pour plonger tête dans les maux, les mots, de ce jeune homme aux sentiments désastreux, au conflit éternel, antique, religieux qu’impose l’amour, cruel, dévastateur. C’est la beauté même.

Il y a Jane Eyre de Charlotte Brontë, non pour la romance entre deux êtres, pour ces deux êtres en prise avec leur démon, pour cette jeune femme indépendante dans un monde qui la confine au mariage, objectiser, répondant aux désirs d’un homme, son maître. Elle refuse, naturelle, spontanée, authentique.

 


J’ai l’impression de ne pas avoir écrit beaucoup pour certaines questions, j’avoue que je garde des introspections plus profondes pour en écrire des articles (la problématique de la PAL, Jane Eyre, Confession d’un enfant du siècle…). Toujours est-il que j’ai très envie de redécouvrir ce TAG sur d’autres blogs ! Vous êtes les bienvenu.e.s pour le reprendre !

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