Au Moyen-Orient, les désenchantés

En pleine prise de conscience féministe cette année, j’avais décidé de voyager au Moyen Orient grâce aux pages de certains livres qui dormaient encore dans ma PAL, j’ai sélectionné trois livres qui, tous, parlaient de cette contrée lointaine qui me fascinait, cruelle et sans pitié pour les femmes mais riches par sa culture antique, ses terres sacrées. J’ai souhaité égarer mon regard vers ces plaines, ces paysages exotiques, prendre encore conscience de cette condition féminine archaïque, pleurer avec elles sans me révolter (ça n’a pas marché, mon cœur faisait faillite) tandis que je découvrais une condition insupportable, des façons de penser opposée aux miennes et à mes convictions. Et, près de ces personnages féminins, de ces déesses mères si courageuses, si empathiques, si sensibles, j’ai eu de l’espoir pour leur situation. Moi, la pessimiste, je suis sûre que, grâce à ces autrices qui se battent avec leur plume et leur poésie, grâce à leurs actions, le Moyen-Orient grandira et progressera.


Les désenchantés de Pierre LOTTI


L’Orient au romantisme me tentait, imaginer ces paysages enchanteurs, aux odeurs des orangers perdus dans des vallées émeraudes, voyager auprès de jeunes femmes musulmanes qui m’apprendraient leur culture tout en contemplant les larges palais auréolés de richesse des milles et une nuits. Mon amour pour un Orient fantasmé me fut donné par le personnage de Shéhérazade, la princesse reine de ces histoires merveilleuses berçant mes soirées. J’ai dévoré les trois tomes de ces contes aux douceurs et cruautés de cette contrée lointaine, qui me tiraient de ma réalité insatisfaite, je préférais m’évader aux côtés des djins et autres créatures surnaturelles. Quelle ne fut pas ma joie d’avoir ce livre entre mes mains, mais quelle ne fut pas ma déception une fois le livre dévoré !

J’ai parcouru les premières pages avec l’insatiabilité d’une lectrice qui en demandait beaucoup pour cet ouvrage écrit par un écrivain romantique de la fin du XIX ème siècle. Peut-être n’aurais-je pas du lire la préface avant la fin afin de ne pas influencer mon jugement, toujours est-il que je n’ai pas apprécié certains points. En réalité si le livre avait été écrit par une femme, il aurait pu prendre une force de révolte, une voix d’esclave féminine consciente de sa situation. Au lieu de ça, écrit des mains d’un homme, un homme plaintif, j’ai trouvé que les trois personnages féminins n’avaient comme fonction, qu’une allure de princesses éplorées, outil dramatique pour inciter le lecteur à pleurer. Etant femme moi-même, j’aurai compris ces trois voiles opaque qui ne dévoilaient que leurs agates désespérées si le narrateur ne fantasmait pas à chaque page de voir leur beauté physique et de s’appesantir, de vénérer ces trois déesses marmoréennes. Le problème que je soulèverais se situe dans ce monde rêvés d’un ancien mâle viril ne considérant les femmes que comme inférieure à lui alors que, tout le livre se base sur les plaintes de ces trois chères prisonnières de mœurs et de conventions patriarcales, les obligeant à se cloitrer pour toute leur existence. L’auteur-narrateur se sert des femmes comme sujet romantique sans prendre part aux réelles difficultés que nos reines éprouvent.


Les putes voilées n’iront jamais au paradis de Chahdortt DJAVANN


Nous marchons dans un monde en mouvement, dans un monde ouvert sur les différents peuples le hantant. L’occident et l’Orient, deux forces aux mœurs opposées, deux régions de la planète aux croyances et aux systèmes politiques antithétiques. Je l’ai toujours dit, mais la littérature est un tour du monde pour le lecteur ivre de voyage. C’est en Iran que j’ai décidé de m’enfuir pour voir et découvrir, l’Iran des femmes abusées, des femmes muselées, des femmes maltraitées. L’Iran des fillettes désabusées, mariées de force, violées. L’Iran des adolescentes obligées de se prostituer, envoyées sur le trottoir par le père, le fils, le mari pour un simple sachet de drogue, substance leur permettant de fuir illusoirement leur condition inhumaine. L’Iran du fanatisme religieux où les dérives sont permises par les actions des hommes.

Ce livre est écrit par une femme rendant honneur, hommage, et souvenir à ces milliers de camarades enrôlées dans la misère cruelle. Quand elles vendent leur corps pour une poignet de monnaie, elles risquent leur vie et, quand elles se font attraper par les gardiennes des mœurs, elles sont condamnées aux coups de fouets, à la lapidation, à la mort. Ce livre est écrit par une femme qui dépeint ses héroïnes courageuses, confrontées à la faux de la mort tous les jours, et aux hommes qui, loin de se montrer égaux prennent et possèdent ces âmes féminines. La plume aide à apercevoir ce trépas, ces charognes dans les charnières, le caniveau, les mots durs jugeant, châtiant, injuste, ignoble. Ce livre écrit par une femme parle des femmes. Dans un style maniéré, poétique, délicat et triste. Elle constate plutôt qu’elle ne s’agace, elle pleure pour ce destin tragique tragique , sans issue, pour toutes ces naissances de petites filles. Naître en tant que fille dans ce pays semble une malédiction abjecte et aberrante.


Vivre et mentir à Téhéran de Ramita NAVAI


Vivre et mentir à Téhéran s’écrit à la sueur de plusieurs personnages, série de nouvelle ou roman particulier, la forme se pare de nombreuses histoires sans suite, sans incidence. L’autrice peint des portraits dans la ville personnage de Téhéran, capitale de l’Iran. Des visages de femmes aux rêves genrés, le mariage, l’époux, la situation confortable. Un homme ayant le désir de poursuivre un héritage détruit, un vieux possédant les blagues au coin de ses babines provocantes, une prostituée en marge de la société… Ramita Navai leur donne une humanité que l’on voit rarement dans les journaux, les articles de presse. Ce pays de l’Iran chatoie de millier de fantasmes et d’outrages mais jamais une vérité que l’on pourrait apercevoir en allant se balader entre les nuées de chênes, les vallées d’oranges.

Il me fut difficile d’accéder au coup de cœur, je suis restée éloignée de certains propos de l’écrivaine bien que toutes les situations qu’elle dressait me touchaient. Je me souviens de la première page, de ce quartier autrefois propriété de l’ancien roi avant la révolte du peuple, je me souviens avoir imaginé les nombreux arbres ombragé et les habitants se baladant sous la chaleur de ce climat de l’Orient, fascinant et fascinée. Si je devais y placer un mot pour définir ce recueil, je dirais qu’il s’agit d’une recherche, d’une quête, celle de l’identité enlevée par un gouvernement drastique, totalitaire, oublieux des droits de l’homme, hypocrite. Je dirai que ces visages entourés de tissus noir pour les femmes et du rouge pour les hommes sont des désastres de petit bonheur quotidien puisqu’ils sont interdits. Comment vivre dans un pays autrefois chantant, libre dans la mesure du possible dépérissant maintenant par un homme de prières et de fer ? Côtoyer ces multiples personnes m’a aidé à voir ma condition de jeune femme occidentale comme un privilège. J’ai quelques fois tendance à me plaindre, je réalise que ce n’est pas du tout nécessaire car, là où je vis, j’ai une liberté que je chérie.


J’ai lu ces livres dans l’espoir de découvrir, celui a été exaucé. Bien sûr, je ne m’attendais pas à la joie jubilatoire d’un orientalisme romantique, si je me suis penchée vers ces titres c’était pour augmenter mon esprit militant et féminisme. J’ai vu que les femmes vues par les hommes semblaient dépossédées de leur intelligence dans Les désenchantés. J’ai pleuré face à toutes ces enfants de martyr que l’on traite comme une chaire à abuser. J’ai observé la foule intime d’une ville lors de mes pérégrinations à Téhéran.

 

Le club des miracles relatifs

J’avais entendu parler de cette autrice reconnue dans son pays ; le Canada. De longues et large étendues de terres fertiles, fleuves, montagnes, lacs, forêts, le Canada a pour moi la valeur des rêves, fantasmes colorés, exotiques, je m’y plongerai avec plaisir. De cette femme prolifique, je m’imaginais un style atypique, intense, terrible pour être aussi connue, pour sembler une figure importante internationale. Je songeais à sa personnalité qui transparaissait à travers les mots qu’elle distillait, des histoires qui la dépassaient, qui me dépassaient puisque je ne les avais jamais lus.

Depuis toujours, ô époux bien-aimé, tu es les brisants, moi le rivage. Mille et mille fois tes vagues chargées d’amour m’ont inondée, recouverte et enchantée, faisant danser, vibrer et scintiller mes cailloux. Mille et une fois, succombant à ta force merveilleuse, je me suis ouverte pour te recevoir. Et, un beau jour, miracle ! Quand ta vague s’est retirée, un ange avait été déposé sur mon rivage.

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Nancy Huston, Le club des miracles relatifs, 2016

Une claque. Comme le bruissement de Bonjour Tristesse écrit avec la singularité de Françoise Sagan lecture de l’année dernière, cette fille, Cécile, grandissant dans le sinistre d’un non-sens, la vie d’ailleurs, n’en possède pas. J’en étais sortie exténuée, avec l’arrière-gout d’une frustration, celle de ne pas comprendre, de soulever ma tête loin des houles déchaînées, d’être emprisonnée dans les rugissements de l’océan, la mer de cette vie incertaine. Ici, Varian prend la place de cette gamine assez immature. Lui, il est hypersensible, surdoué, aimant la sensibilité de la nature, de toutes choses qui ornent et complètent une planète fissurée.

Petit, il baigne dans l’amour maternel, aperçoit très vite qu’il ne pourra s’adapter dans un monde en dérive, dominé par les grands capitalistes et cette foule de personnes égoïstes. Il vit, comme l’on vit. En prise avec ses de démons intérieurs mugissant à l’extérieur.

Il est enfermé. Sa tête tourbillonne, prise de vertiges amères. Il résiste, souffle d’incompréhension. Incompréhension de la haine que distillent ces gros ventripotents. La structure se pare de plusieurs chapitres à l’image d’un souffle erratique, saccadé, une respiration en difficulté. Les mots s’envolent sans ponctuation pour contrôler le rythme, pour donner un minimum d’air. Les pages se saturent de termes, d’angoisse, de mal être. C’est un processus d’écriture pertinent, en adéquation avec les maux de Varian, nous nous baladons dans sa tête, sans ordre et sans répit.

Il n’est plus tout à fait certain que la réalité n’est pas un cauchemar, ni que ses cauchemars ne sont pas réels. Souvent, ce qu’il découvre à son réveil est pire que le pire de ce qu’il aurait cru possible de rêver.

Cependant, l’autrice amorce d’autre chapitre, plus généraux, des portraits de femmes, d’hommes, entrecoupant cet enfer que vit notre hypersensible. Je garderai le souvenir de la chinoise dansante, lascive, se battant pour obtenir plus qu’une existence prisonnière des jougs d’une société réfractaire. D’autres ornent les pages, sensibles, humains, faillibles. Les phrases s’assemblent dans un tourment, dans une apothéose de violence. Car la violence se pare des manques : ponctuation, déclinaison, champs lexicaux. Violence dans les dialogues.

La forme structure une pensée, montre l’invisible. Les émotions, ici, se pressentent, flots de mots dans leurs splendeurs, dans leur pureté. Ainsi, assemblés, ils dessinent un panel de sens, ce qui compose l’existence d’un être, d’un ouvrier, d’une personne qui trime pour obtenir un peu de loisir et de détente face à l’exploitation des grandes firmes transnationale. Varian n’est pas réel, il semble si fragile, à fleur de peau dans un monde de pacotille, il effleure la violence dans les détails. Il m’a ébloui par son caractère, son intelligence. Cependant, ne vaut-il pas mieux être ignorant et vivre heureux que de voir le monde dans la lucidité complète ? L’on dit que les idiots meurent heureux tandis que les génies percutent le malheur de plein fouet.

Le club n’offre pas qu’une vision saccadée de l’univers et des actions que l’on soumet à notre planète, elle nous invite à regarder les chamboulements d’une nature dévastée par l’avarice des humains. On la détériore, on la méprise, on l’exploite, jusqu’à la moelle dévêtue de dignité. Elle pourrait se défendre, elle n’en fait rien. La terre transmet des inquiétudes, du chômage, des animaux que l’on chasse pour gagner un peu de sous, pour remplir les ventres affamés dans ce village aux allures féeriques, une côte d’Adam sous la neige en hiver et la pluie en été. Ca braille, ça hurle, ça chante, ça contre le désespoir sous le liquide ambré.

Mais oui mais oui bien sûr Tout comme les dieux Aztèques et les empereurs immortels d’antan le dieu de l’ambroisie exige ses victimes sacrificielles Géant barbu velu et glouton aux yeux fous il rugit en se frappant la poitrine attire vers le froid glacial ou la chaleur infernale de Terrebrute des hommes du monde entier et les engloutit.

On rugit intérieurement du comportement des bêtes, l’inhumanité accrochée à la cruauté, sadique et bestiale, caricaturale de certains personnages, ils ne sont presque pas nommés, un patronyme tel un numéro qui les définirait. Des paroles, de la sauvagerie, de la barbarie. Je suis sortie de ce livre comme si je sortais la tête de l’eau : médusée. Frustrée, un peu confuse, je suis emplie d’une richesse émouvante. J’ai lu une expérience, une dimension artistique attentionnée : la forme s’harmonise avec le fond dans une perfection inspirante. Je n’aurai pas aimé écrire ce livre toutefois j’ai adoré le lire.

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