La maison dans laquelle

Il est difficile de sortir de cette maison faite de richesse, de souvenirs, d’émotions. Il est difficile de parti loin de ce livre qui, pour moi, fut un boomerang jeté dans l’immensité de mon ignorance ; il est des textes sublimes, petites merveilles auréolées de curiosités, de convoitises, de sincérité, de vie tremblante sous les paumes frissonnantes sous le poids de ce bouquin spectaculaire.

La maison dans laquelle résonne de mille bruit, d’éclat de voix aux accents funèbres, aux sonorités cruelles, aux notes amusées, aux visages différents, au chœur de paroles censées. Comme la bible annonce les livres, celui de Mariam Petriosan déclame une corne d’abondance qui fait réfléchir, puis émeut le lecteur, l’enferme enfin dans une spirale jusqu’à la fin. On s’accroche, on s’accorde un temps, un mois, c’est une pause dans cette consommation livresque, une épopée divine, une aventure effrayante teintée de joie.

Il n’y a pas de mots, pas de manière d’expliquer mais, dans ce labyrinthe hors du temps, près de l’espace se faufile quelques discours que l’on sent aux entrailles, plutôt que de privilégier l’analyse privilégions les sentiments plus forts, plus douloureux qui resteront ancrés. J’ai la gueule de bois après cette lecture monumentale.

Car la maison exige une forme d’attachement mêlée d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissantes, capricieuse, et, s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots.

arton3878Entres dans la fourmilière, chapardeur, voyeur, lecteur, dans cette maison lugubre tu découvriras un microcosme où se révèlent les cieux infernaux. C’est un cocon, une ruche où vibrent les pas des personnages que tu apprendras à connaître, ces garçons perdus au début qui embrasseront ces créatures féminines à la fin.

Six groupes se partagent le territoire dans un espace confiné, un huit clos protecteur, un lieu allégorique, métaphorique, onirique, criant cependant de vérité. C’est une société de malades, d’handicapés, l’internat dévoile l’identité de chacun et il s’agit de ça au fond, premier discours que l’on attrape dans les dialogues toujours imagés, toujours hurlant de réalité ! Ces enfants ressemblent à tous, à nous surtout, à ces personnages aussi qui ont fabriqué l’imaginaire collectif.

La maison se métamorphose, ce n’est pas une bâtisse de brique, le pays de jamais, Neverland se transmet dans les descriptions simples, humbles, terribles, macabres, inquiétantes. Le cœur galope sans qu’on s’explique pourquoi, la raison disparait pour assister à ces scènes tantôt ensoleillées tantôt obscure. On nage dans un clair-obscur d’incompréhension et, je pense, que l’essence de ce livre se meut, dynamique feu-follet dans notre esprit elle construit son nid déstructuré. Et l’on aime ça, on valse parmi les phrases épurées, un langage d’adolescent tout ce qu’il y a de plus réel. On touche l’or de nos doigts grandis et l’on revient dans cet état insouciant que permet l’adolescence et l’enfance.

La poésie creuse son talent dans la voix de Chacal Tabaqui, spécificité de cette maison, les enfants possèdent une identité fabriquée à l’aide de surnom, de traditions, de contes et de légendes, de croyances mais pas de ces princes charmants ou de ces princesses vivant pour toujours heureux. Ici les contes s’habillent de lunes et de meurtres sanglants. L’adolescence est période critique où l’on se cherche, l’âme se fragmente en doute, et l’on enferme ces objets sentimentaux, ces souvenirs de valeurs hantant l’adulte qu’on sera bientôt. La maison c’est la protection, on ne veut pas s’en aller, on ne veut pas quitter ce navire, cet arche de Noé quand bien même le directeur serait un escroc incapable de gérer cet empire dirigé par l’Aveugle Peter Pan.

On se sent vivre dans la maison, personnage à part entière et métaphore peut-être de l’intériorité de chacun. La psyché de cette période trouble où les tempêtes s’égarent dans les gestes et actions à l’apparence bestiales. Tuer pour s’exprimer, tuer car chacun de nous héberge cette part honnie, ce fragment sommeillant dans les tripes, qui n’a jamais rêvé une fois d’un assassinat d’un ennemi ou d’un ami ? L’enfant n’a pas de filtre et Mariam Petriosan dévoile cette bête qui tourmente, et que, paradoxalement l’on ne juge pas. Les règles détonnent. La catharsis reste figée, électron présent dans ces moments intenses que l’on admire et que l’on craint.

La maison, c’est une succession de murs dont la peinture n’en finit pas de s’écailler. C’est aussi d’interminable volées de marches étroites. Des moucherons qui dansent sous les lanternes des balcons. L’aurore aux doigts de rose qui caresse les rideaux. Des pupitres recouverts de craie et débordant de bric à brac. Le soleil qui s’étire dans la poussière rouge de la cour. Des chiens couverts de puces qui sommeillent sous les bancs. Des spirales de tuyaux rouillés qui se croisent et s’entremêlent sous la peau craquelée des murs. Des ranges irrégulières de bottes d’enfants qui se glissent le long des lits.

Il faut patienter pour comprendre tout ce que la maison offre et possède, et encore, c’est après plusieurs relectures je suppose, que l’on découvrira le sens profond, ou alors le sens profond prendra à chaque relecture des allures de minotaure grondant son trésor. C’est mouvant, sable chaud sur les pieds se fracassant sur les rochers. On aime pourtant cette danse au bord du gouffre et l’on pèche le nécessaire à notre personnalité. Ce livre donne tout pour chacun, chacun trouvera de quoi nourrir son esprit car toutes les interprétations s’expliquent. C’est un unique ouvrage, et son existence me réjouit ! J’ai grandis avec Sphinx, l’Aveugle, Ralph, Sirène, Rousse. Je me suis rappelée des souvenirs de mes années d’internats où ce sentiment de protection, cette envie de rester dans ce cocon pour toujours, où cette agression de l’extérieur semblaient naturelle alors ces mémoires se sont éclaircies, se sont illuminées.

La maison dans laquelle c’est un inclassable, un bijou miroitant, un diamant noir chatoyant qui respire la beauté, la vie, le frisson, l’inquiétude, qui nous transpire. C’est une bête intrigante qui berce, qui ravage.

20th century women

Vacances, synonyme de farniente, de détente, de culture à rattraper, de films à regarder, d’albums à écouter, de livres à dévorer ; dans la chaleur d’une fin d’après-midi, j’ai vu avec une amie ce long métrage que j’avais déjà répertorié, malheureusement il n’a pas été diffusé dans toutes les salles et surtout, il était en VF (je n’aime pas le doublage). Encore un film d’auteur, un film qui vise l’esthétique et les propos émouvant, tout ce que j’adore en réalité. Bien qu’il y ait des moments très lents, dans la contemplation des images à la manière d’un Lamb ou d’un Broken, j’ai dégusté les personnages proposés, les jeux d’acteurs, les décors, les costumes, ces années 50 à 70 que je ne connais pas ou très peu, étant née à la limite de 2000. L’émergence de ces années, où la femme s’émancipe petit à petit, comprend son rôle, comprend que l’avenir peut-être pourrait lui appartenir, où le sexe se développe, devient sujet de discussion, de théorie ; plaisir féminin, personnages féminins, on oppose trois femmes, une jeune, une adulte, une vieille, parques sublimes se battant dans la vie, proposant leur savoir, leur philosophie à un garçon. Film essentiellement féministe, un peu anachronique, il supporte notre époque, amène à la réflexion sur notre société occidentale patriarcale.

tumblr_on5fvocBhE1qd6639o5_400Car le film éduque les hommes à voir les femmes comme des êtres humains doués d’esprit, d’intelligence, d’autonomie, d’indépendance plutôt que de les considérer comme des objets, des poupées. Elles aussi ont le droit au plaisir sexuel, nous ne sommes pas des saintes, seulement des femmes essayant de se libérer de ces carcans morals, judéo-chrétiens que l’on nous a imposé pendant des siècles. Une vidéo en parle d’ailleurs très bien, sur le corset, ce vêtement censé réduire la parole venimeuse des Eve tentatrice, sur cette vision de la fragilité que l’on tente toujours de nous inculquer par les clips, les magazines féminins etc… Ce film se doit d’exister car il rappelle aux femmes que nous ne sommes pas que des filles à marier, à se consacrer uniquement à enfanter, non, une femme est l’égale de l’homme, artiste, médecin, écrivain, mère, adolescente.

L’écriture cinématographique délicate présente les décors, les personnages, se focalise sur les expressions, cadrages poétiques, séquences émouvantes, la caméra alterne entre les trois princesses du film. Ici elles possèdent la parole, toutes trois ayant vécu des malheurs, l’existence terrible, toutes trois résilientes, toutes trois vecteurs de sagesse, de connaissance, de critique, de philosophie. Il y a la petite Elle Fanning, Julie (j’y peux rien si cette actrice est ma favorite) celle qui utilise son corps, éprouve du plaisir, elle cherche la rédemption dans l’acte charnel sans honte ni tabou. Paradoxalement, elle est fragile, adolescente autodestructrice, elle se refuse à l’amour, aux sentiments, on sait qu’ils peuvent être blessant, protection en étendard, cigarettes à ses lèvres poupées, elle a le discours de la sainte Madeleine, le sexe est un moyen pour elle de se détruire encore, car elle ne trouve de sens à la vie, autant continuer sur ce chemin. La mère exquise dans ses idées révolutionnaires, dans son éducation, dans son amour pour son fils, elle est femme, elle le sait, elle l’assume. Par ses paroles, par son caractère, elle transmet de la force aux spectateurs, je crois que c’est le personnage qui m’a le plus inspiré, le plus touché.

tumblr_ork1u3bTXw1utsakio6_r1_400Les liens entre les caractères se lient, s’esquissent, se tissent sous l’auspice d’une tendresse, d’un échange de dialogue, de partage entre tous, ronde émotive, farandole de rire, de colère, de bagarres, d’incompréhension, on frappe à la porte pour arranger les choses, les mots violents, le passé troublant, les traumatismes (d’où viennent-ils d’ailleurs ?), le garçon, quinze années, est en pleine construction, les trois filles deviennent des exemples, des modèles. De livres féministes théoriques aux discours passionnés à une scène très drôle, très caustique, on apprend, on réfléchit, on exerce son esprit critique. Je me demande ce que ça aurait donné si on avait exploité le thème de l’avortement également… Ce film, universel, tend la main aux spectateurs par sa beauté visuelle mais aussi par ses propos, son schéma narratif, par ces dialogues au coin d’un restaurant, assis à une table ombragée où la génitrice explique enfin à son fils que son histoire d’amour avec son père n’en était pas une, simple illusion de l’amour fabriquée par la pression sociale.

C’est triste, ça prend au cœur, doucement, un rythme lent sans fioriture, les costumes colorés attirent le regard tandis que les pièces, les décors semblent usés, un peu kitsh, un environnement ciblé, travaillé. Rien n’est créé au hasard dans ce film, une vraie architecture pour permettre aux émotions, aux répliques d’impacter les veines. La grande histoire, les révolutions, les épisodes de guerres se mêlent à la petite histoire, dans cette grande maison délabrée où les jeunes et les âgés se côtoient dans l’affection, le film ne place pas un personnage sur un piédestal, ils vivent, ils survivent. Ce film présente l’humain dans ses failles et ses forces, transcende le banale et sublime la femme.

1 2 3