2018 résonne comme trois phases, l’une trouble, l’autre nouvelle, la dernière de questionnement. Trois rondes. Je me revois encore, l’année dernière, la même période, rendant visite à ma mère et mon frère pour noël. On a partagé notre temps et nos discussion dans une cuisine aux odeurs délicieusement sucrés et salés. J’étais encore étudiante, préparant avec fougue, inquiétude, angoisse, un CAPES que je n’aurai jamais. Fervente, je possédais la foi de l’illusion. Ma raison me sermonnait un peu, je calculais : 150 places pour 2000 inscrits autant dire qu’il fallait être un génie ou, tout de moins, une personne capable de s’adapter à toutes situations, une personne ayant compris les enjeux de ce concours. Je ne parle pas des enjeux universitaires, cette doxa impérieuse commandant aux cerveaux de se remplir la panse avec des connaissances allant de l’antiquité à notre ère moderne. Pour quoi faire d’ailleurs, puisque l’histoire des arts, logiquement, devant être enseignée par un professeur d’Arts Plastiques a été placé aux bonnes mains du professeur de français ? Toutes ces réflexions, ces critiques, ces incohérences que je percevais, je mettais soin de les refouler. Non, l’objectif, c’était la réussite au CAPES, la fierté d’avoir réussi la première fois, je le confesse cette raison était un peu vaine, purement psychologique et personnelle. J’ai mûri.

  Il y a la période acharnée de la préparation du CAPES, de Septembre à Avril. Mai tombe le couperet de l’échec, mais j’y reviendrais. Je me souviens surtout que mes discussions tournaient exclusivement sur les sujets d’arts, et comme les Arts parlent du monde, je m’intéressais à leur apport psychologique, philosophique, mythique, religieux, anthropologiques. J’allais dans ce labyrinthe éperdue d’amour par quelques peintures et quelques œuvres contemporaines. J’ai fais la rencontre d’artistes féminines Annette Messager, Nicky de Saint Phalle dans des livres, elles ont guidé ma réflexion, mes pratiques artistiques. Durant ces quelques mois, j’ai pu prendre un peu confiance en moi, en mes capacités et me dire que ce que je fabriquais comme images, bien qu’elles n’étaient pas associées à d’autres de mes camarades dans le sens où elles ne ressemblaient pas aux praxis communes, pouvaient être englobées d’intérêt. Je me perdais dans des méandres de connaissances, ces connaissances construisant un palais intérieur dans lequel je m’engourdissais. Ce fut là ma perte car, lors de mon concours, je n’ai pas trouvé de repère spécifique, je me suis donc noyée dans le gouffre d’un trop bien et d’une envie, d’un blocage de faire à la perfection. Vain désir irréel.

  Fin Mai, attente impatiente des résultats, la peur au ventre, des nœuds dans les neurones, les doigts glissent sur le clavier tapant le code pour atteindre mes résultats. Notes ahurissantes. De quinze de moyenne en fac je suis passée de quatre. Quatre ! Piètres résultats. Le doute s’insinue et la colère avec. Pourquoi un écart aussi grand ? Immense. Je comprends qu’un concours ne signifie pas l’honnêteté de l’évaluation, les jurys cherchent à éliminer plus qu’à accueillir en leur sein les futurs professeurs qu’ils quémandent. Pour deux cent mille inscrits cent cinquante auront le privilège de devenir stagiaire à l’éducation nationale. Je ne fais pas partie de ces êtres là que je considère un peu comme des génie. Alors je marche enfermée dans ma tête, ma tête résonnant de tristesse, surtout de mal être. Mon principal défaut pour contrer l’échec et les rêves perdus c’est de me remettre en cause, de m’accuser et puis d’accuser les autres. Il s’agit de mes mauvaises capacités, n’ai-je donc rien appris cette année de préparation ? Pourtant, il me semblait avoir progressé. Mes professeurs m’auraient donc menti ? Je me détache de cette idolâtrie concernant les professeurs détenant le savoir universel, ils enseignent à la fac, à l’université, dans les prépas, ce sont donc les gardiens du savoir ? Non, ce sont des êtres humains, mortels, qui mourront eux aussi. Ils ont été élèves et, eux aussi, ont du subir l’échec et les affres psychologiques qui me malmènent en ce moment. Je reprends mon blog, espace personnel où les articles que j’écris me permettent d’oublier ma misère. Et la résilience fait son travail, je m’éloigne de ce sentiment d’injustice injustifié pour me consacrer à ma première recherche d’emploi. Avant de prendre cette décision de mettre en pause mes études, je suis perdue. J’en parle à mes proches mais plusieurs possibilités s’offrent à moi. Ma décision vient de ma honte d’avoir échoué et de fuir mes camarades avec qui je ne m’entendais pas bien. Je décide donc de me rapprocher de ma famille, déménager dans la même ville, dans la même rue. Dans ce laps de temps, je découvre mon premier job, animatrice plutôt que caissière, la transmission de tout avec les enfants très jeunes.

  Septembre, je suis appelée pour un entretien d’embauche pour être animatrice dans un centre social, je décroche rapidement, hésitante, pourtant, quant à accepter cette mission. Inconsciemment j’ai du mal à me remettre de cet abandon des études. J’accepte souriante. Cependant, le début est chaotique. Ma confiance n’existe plus, je suis plus un poids mort plutôt qu’une employé qui arrive à mener une autorité de fer mêlée dans la douceur. Un mois passe, ma première paie, symbolique. Et un rendez-vous avec mes responsables bienveillants, oui extrêmement bienveillants malgré un aspect plutôt froid et antipathique. Ils me disent que je ne prends pas d’initiatives, qu’il faut que je tente des choses car ça me donnera plus confiance en mes capacités. Ils croient en moi mais je n’y crois pas. Déclic. Le jour suivant cet entretien je change de méthode, je n’hésite plus à hausser la voix, à me montrer directive lorsque les évènements et les situations le demandent. Je réfléchis, observant les enfants lors des temps calmes, analysant leurs comportements. Je note des séries d’ouvrages sur l’éducation, la pédagogie, la psychologie infantile. J’ai le désir de réunir le plus d’informations possibles afin de réfléchir sur l’acte d’enseigner, d’éduquer pour amener un enfant immature (en pleine découverte du monde) vers un être accompli. Mon sentiment d’aigreur vis à vis de mon échec s’estompe pour disparaître complètement : mon CAPES je le repasserai en Avril, dans une matière qui me passionne et à laquelle je m’adonne avec plaisir, le français. Alors je fais des piles de livres, de l’antiquité à aujourd’hui, je fais des fiches, je relis mes fiches, je ne me lance pas encore dans les exercices. Je veux me sentir bien, prête, sans me mettre une pression acharnée et me transformée en objet de moi même. Mon travail m’aide à équilibrer ma vie.

  Puis-je dire que je suis entièrement satisfaite ? Oui, bien que, quelques fois, j’ai le sentiment de Sisyphe que Camus a expliqué dans son œuvre, c’est celle-ci qui m’aura le plus marqué cette année : Le mythe de Sisyphe, cette sensation, émotion, horrible, abjecte, néanmoins nécessaire, cette impuissance dans les entrailles, se sentir minuscule, et ne pouvoir rien faire. C’est le suicide qui guette. Et l’art qui sauve. Sentir que tout est vain, que rien n’a de sens, il y a des jours où je le ressens, où je ne fais rien, où je me noie sous ma couette, où les larmes s’acheminent un chemin entre les yeux et le menton. Mais tout va bien. Excepté les décisions de certains politiques, la condition de ces animaux à protéger et non à tuer, la condition misérables de la majorité des hommes ne vivant qu’avec un salaire dégueulasse, notre liberté fracassée au nom de l’argent et de la corruption. Mais tout va bien. Parce qu’il y a de l’espoir dans les romans, dans les tableaux, dans la création. Parce que si l’on décide de se mettre à créer pour s’engager alors peindrons nous un monde meilleur ? C’est cela que je désire transmettre aux enfants dont je m’occupe.

4 thoughts on “2018 en amont…”

  1. Super bilan ! Tu as bien du courage de faire un bilan aussi personnel… Personnellement, mon bilan concernera la lecture, je n’ai pas le courage de m’affronter encore.

    J’ai confiance en toi, je sais que tu arriveras à faire de grandes choses. Ce que tu dis sur le CAPES (et tu n’es pas la seule), _a me fout un seau d’eau froide sur l’échine, c’est assez affreux. ais ça ne te convenait pas et tu vas trouver une meilleure voie, j’en suis sûre.

    En avant pour 2019, donc !

    1. Je comprends, c’est assez difficile ! J’écris sur moi comme si j’écrivais sur les autres en fait, j’arrive à me dissocier donc ça me fait pas vraiment peur de me livrer.
      Je désire toujours être prof, c’est même l’une de mes vocations mais j’ai arrêté de me prendre la tête et ça viendra quand ça viendra, je suis plus confiante en l’avenir donc je peux me dire que je le fais à mon rythme sans ployer sous une pression sociale et personnelle **. Merci beaucoup pour ton joli commentaire !

  2. Ça me fait vraiment plaisir de pouvoir lire tout ça et te sentir beaucoup plus sereine avec les mois qui passent 🙂 je pense que tu es en train de trouver ta place progressivement, et ça n’a pas de prix ! Chapeau pour cette résilience et ce travail sur toi, je suis très admirative de ton parcours et j’espère que 2019 t’apportera de belles surprises 🙂

    1. Et moi je suis contente de te lire ! Oui, c’est vrai que dès que j’ai commencé à travailler et à entrer dans la vie active il y a eu une sorte de déclic. Je ne sais pas si je me sentirai bien dans le monde et si j’arriverai à trouver ma place complètement mais ce qui me rassure c’est que j’ai mon univers empli de livre et de passion donc ça devrait aller ! Et à toi aussi j’espère que tu auras de belles surprises et plein de projets pour 2019 !

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