Les chatouilles

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Adnréa BESCOND, Eric METAYER, Les chatouilles, 2018

Elle a transformé l’horreur pour en faire de l’or.

Seule, assise, je ne perçois pas cette profusion de corps plutôt âgés, timides, bientôt engloutis dans l’obscurité de cette salle de cinéma ; ils attendent, comme moi, le début du film. Je me prépare car je t’attends.

Je t’ai connu lors du festival de Cannes, absente dans ce haut lieu, j’ai, cependant, suivi les actualités car le cinéma m’intéresse pour son pouvoir créatif. Je t’ai connu à travers un article d’un blog apprécié, avant, tu te montrais en pièce de théâtre, un seul sur scène. Courageuse personne ! Mon premier contact avec toi fut déchirant, j’ai pleuré. Les larmes fuyaient de mes yeux endoloris par la lumière et les couleurs vives que tu reflétais, offrant une réalité dans tes images soignées. Je t’ai trouvé et, en toi, un écho émouvant de mes peines, de tout ce que j’avais ressenti pendant des années. Je t’attendais et tu m’as bercé contre tes flancs en me disant de ne plus m’inquiéter. En toi, je pouvais me reconnaître et sourire de toute cette misère.

Rares sont les films où l’on ressort lessivé, repassé, comme un ballot de linge sale enfin dépoussiéré de cette saleté. La morve au nez, je rougissais d’un peu de honte de divulguer ma vulnérabilité. Ton œuvre se regarde dans l’intimité protectrice des ténèbres d’une chambre ou d’un salon, partagé avec des personnes proches, ou seul, seul pour prendre le temps d’ingurgiter cette pierre, qu’elle s’évanouisse dans l’estomac des douleurs ! Paradoxalement, ton œuvre se mire obligatoirement dans les yeux de tous, on se doit de l’affronter pour recueillir la moindre parcelle d’empathie et de compréhension de l’Autre. Ceux qui ne peuvent comprendre le traumatisme de la chair et ses conséquences le visionneront tout aussi émus que moi. Le film te pare de joie, on le sait, que ça ne semble qu’une apparence accroché à tes lèvres, dessous cette joie factice, la rage de vaincre et de t’épanouir bloquée par une envie de suicide. Comment vivre après de nombreux viols et d’attouchements ? Comment arracher à la matière ce mal totalitaire, cette noirceur si nécessaire au passé qui reste collé sur l’épiderme ? Gratte, gratte, gratte. Que cette peau honnie, objet du supplice devienne écarlate, que ces pensées disparaissent. Tu mérites de vivre ! Que les amalgames et la haine de toi même crèvent pour laisser, enfin, une lumière jaillir des tes entrailles !

Tu as abandonné cette petite fille, souhaitant l’oublier absolument, illusion que de s’ancrer au désir de l’amnésie. Cette petite fille, bien qu’elle soit morcelée, fragmentée, blessée dans son être, prisonnière des manipulations d’un monstre te ramène à des racines, te permettra de grandir. Il faut la soigner, la bercer, lui dire. Que ce n’était pas sa faute, qu’elle n’a pas à se sentir coupable. Tu murmureras ces paroles d’Évangile. Avant, tu t’engouffres dans le bureau d’une psy surprise. La réalité et le fantasme se confondent, on lâche révélations crachées entre la gorge et le larynx. Tu m’as fais rire aussi par tes répliques soudaines, certaines de ce que tu énonçais : non tu ne peux plus avoir de vie qui t’appartienne puisque le loup a posé sur toi des pattes meurtrières, ivres de sexe. Pourtant, tu continues avec ta psy, des hauts, des bas, des années de silence, pour mieux fuir ce que tu ne peux voir, ni entendre, ni toucher. Ce corps que tu dégrades parce qu’il ne t’appartient pas, incapable de le posséder alors que tu existes dedans. Je comprends. A moi aussi, l’effet d’une disparition après ça, ce moment que tu suggères si bien, si délicatement. Cet instant où il perce le jardin, ton jardin, mon jardin. Que faut-il faire pour continuer à se mouvoir, à se battre, à faire comme les autres autour de toi ?

Tu danses. La danse paraît l’exutoire où tu te permets de cracher, de vomir ta colère. Ce n’est pas un hasard si, tu as choisi la danse comme passion, sport entre tous, elle transporte avec elle un art expressif à transmettre aux spectateurs. Tandis que ton corps se reconstruit grâce aux mouvements classiques d’un cygne blanc, j’aiguise ma plume pour former des lettres, pour purger ma peine. C’est pareil, seul le moyen diffère. Grâce à ces passions nous pouvons créer un espace qui comblera le gouffre menaçant près à nous enlever et nous rapporter dans cet univers néantique. On a de la ressource, c’est celle-ci qui nous sauvera de ses griffes ! Tu danses et moi j’écris.

J’avais besoin de ton film, il m’a apaisé. J’ai été heureuse de constater qu’il y avait des femmes qui fabriquaient encore des fictions pour dénoncer. D’ailleurs, tu ne dénonces pas vulgairement, cruement, tu décides de prendre la reconstruction, la résilience comme point de départ, tu t’adresses à ces victimes, ces milliers de jeunes filles et de jeunes hommes se trouvant déposséder de leur essence par des criminels que l’on pardonne. Ce n’est pas une question de justice. Tu présentes la beauté d’une main tendue, par là, une ouverture que l’on ne se représentait plus, l’autre devient une ombre et reprend sa silhouette humaine lorsque un espace possible de la victime se construit grâce à une aide psychologique. Le professionnel psy se métamorphose, en elle, tous tes espoirs de vie, du futur, une promesse qu’elle garde dans le creux de sa main et qu’elle te donnera de bon coeur quand tu iras mieux. Tu la fais un peu souffrir, tu l’aimes car elle est cette allégorie des soins, de cette crasse que tu pourras enlever, récurer près d’elle. Repère et sérénité, ta psy t’accorde une affection que tu n’as jamais reçu par ta mère, ton père, si maladroit fut le seul à t’embrasser pour souffler sur tes angoisses assassines. Si tu fuies ta psychologue pendant cinq an c’est pour fuir ces souvenirs dévastateurs, pour te permettre de vivre dans la grotte des illusions, tu te mens comme je me mens encore aujourd’hui, par mécanisme psychique.

Par la danse tu exprimes la calamité, ce qu’il t’a fais et que tu tais. Tu évites tout en affrontant, en combattant les démons solitude et honte. Odette, chère petite, tu es une belle personne, celle que l’on a bafoué dans son innocence. Je me rappelle de cette scène où tu essaies de retirer la tâche sanglante de ta culotte, tu as douze ans. Tu n’es pas seule Odette. De toutes les œuvres que j’ai pu voir et lire, la tienne surpasse ces stéréotypes et la culture monstrueuse du viol bouffant au passage des centaines de consciences. Toi, tu montres comme c’est, que le viol est une gangrène impérissable. Les gens n’ayant pas traversés cette sentence aride ne peuvent comprendre cette douleur dans coincée pour toujours dans la tête et les comportements de celles qui ont subit. Ils rejettent car le fait d’envisager l’atroce leur est insupportable. Ta mère ploie sous la doxa ; elle préfère assommer sa fille plutôt que d’incriminer un ami de longue date, tout au fond, néanmoins, elle se reproche de n’avoir rien vu, rien entendu, réaction normale. Je n’ai pas eu ce malheur, la mienne m’a directement prise la main pour me guider dans ce qui lui paraissait juste, ce fut, finalement, un véritable enfer. Toi, tu offres de l’espoir dans toutes tes tes scènes bien que la condamnation d’un pédophile ne soit pas si dure dans la réalité funèbre.

Je crois que j’ai usé toutes les expressions dramatiques de mon visage, les larmes de mes yeux affaiblis par tant de pleurs lorsque je t’ai vu embrasser la petite fille que tu étais. Cette scène finale, en clair-obscur, je me la revisionnerai à chaque minute de frayeur et de haine pour moi-même. J’ai l’envie de la serrer contre moi tendrement, cette petite fille que j’étais, en lui chuchotant de prendre son temps pour grandir, d’imaginer mille et une histoires qu’elle gravera sur le papier quand elle se sentira prête.

La peur et moi

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Jean Michel Basquiat

Le trente et un octobre se dessinera dans trois jours (ce jour se cache et reviendra dans une année – étant très tortue et n’arrivant pas à écrire un texte fini, obligée de m’y prendre des jours avant, je l’ai laissé filé), dans sa robe de velours enflammée, ses épaules recouvertes de nuances orangées, les enfants défileront de portes en portes, déguisés, les adultes offriront des sucreries pour leur faire plaisir. Halloween se teinte des croyances obscures et nécessaires pour l’esprit, c’est la nuit des morts que l’on accueillait chaleureusement près du feu de cheminée, interdite par l’Eglise et ressurgissant, édulcorée, grâce à notre société consumériste et capitaliste, là pour amasser de l’argent. Cette soirée, je la pénètre de manière symbolique, heureuse de respirer les effluves de citrouille, de potiron, des feuilles de bronze sur les trottoirs, une pluie fine, légère sur le visage. Je pense aux sorcières, aux créatures hors normes que je n’ai jamais fuies, plutôt fascinée par ces êtres étranges, un écho à mon inconscient indiscipliné. J’aurai pu écrire une nouvelle sur Hécate ou Messaline ou encore Lucrèce Borgia, des figures féminines effrayantes par leur beauté, leur féminité. J’aurai pu présenter un artiste, autrice ou illustratrice. J’ai décidé de parler de mes frayeurs, de ces angoisses tapies au fond du cœur, qui battent, frappent le myocarde, gèlent les actes et bloquent les actions, agrandissent les émotions éreintantes.

Je souhaitais profiter de ce jour des morts d’Halloween – passé à présent – pour discuter d’un sentiment bloquant, d’une émotion déchirant les entrailles, paralysant les actes, les sens, la pensée. J’appelle la Peur, je l’exècre mais pourtant, je l’enserre et la garde près de moi. En réalité, j’ai la grande impression qu’elle me permet d’avancer alors qu’elle m’interrompt et me frustre. Etrange émotion que cette frayeur de payer par carte bleue sur internet. Elle m’oppresse – c’est que j’ai acheté un nouveau design pour fêter les un an théoriques de mon blog (officiellement, son anniversaire se déroule en mai). Je sais que mon effroi reflète un iceberg plus profond, noué dans l’abyme de mon chaudron inconscient, véritable amas de glaise, marécage où mes pieds se diluent dans la fange noirâtre de mes états d’âmes. Je refoule certainement des moments traumatisants, une question penchée sur mes lèvres, une quête, tels les chevaliers cherchant désespérément le Graal, l’objet divin et sacré, celui permettant de vivre, de bien vivre, vivre heureux.

Moi, c’est mon identité, l’essence même de mon individualité. Je n’ai aucune confiance, ne me porte pas spécialement d’estime, paradoxalement, je me protège grâce à un égo que certain qualifierait de narcissique. C’est une phobie aussi, de paraître une personne imbue d’elle-même, c’est une angoisse d’écrire quelques fois, quelque chose d’incompréhensible que les gens pourraient spécifier de « branlette » érudite, inaccessible. Je pense trop, me posant beaucoup trop de questions, pleurant incessamment, pour tout, pour rien, pour une miette de gentillesse, un propos humain. J’ai peur. De tout. De ce monde et de son système réducteur par instant, homogène tendant à un idéal perfectif inexistant et n’existant jamais. J’ai peur, j’en tremble.

Peur de déranger.
Peur de décevoir.
Peur
de sembler une victime, de jouer de mon histoire personnelle et d’être qualifiée victime.
Peur de répéter un passé destructeur. Peur d’être attirée par des hommes dominants et maltraitants. Peur de subir une fois de plus ce que les femmes subissent dans leur corps et leur intériorité.

Peur de ne jamais réaliser mes rêves, trop paralysée par des doutes suprêmes (tu n’en es pas capable, ce ne sera jamais toi).

Peut-être découperai-je ces peurs en plusieurs articles, pour les développer et trouver des solutions, pour partager et montrer que rien n’est irréversible, certainement pas cette émotion implacable, dominant les gestes, les mouvements à certains moments que l’on se doit de vivre pour grandir. J’aimerai en faire l’éloge. Elle défie les espoirs, corrompt les joies. Il m’arrive souvent de me stopper dans l’élan du bonheur par un sursaut de frayeur, lucide ou irrationnel, partant toujours d’un point vécu ou déduit. Oui, la peur pétrifie quand on n’a pas connu ce que l’on éprouve (dans un contexte professionnel, familial), que c’est la première expérience. Elle peut surgir de derrière un baobab savamment poussant sur notre planète sale ou propre. Je l’ai longuement arrosé cet effroi, prenant un arrosoir pour la faire germer contre mon grès. Quand une peur disparaissait, une autre alors y formait son nid. Quand la partie visible de l’iceberg s’effaçait, la plus grosse partie s’entrapercevait. Je me souviens, d’ailleurs, des paroles de mon psychologue, vous avez peur de la réussite. Je lui parlais des concours, des possibilités énormes, d’une envergure que je n’aurai pu supporter d’éprouver. Peut-être avait-elle raison, encore aujourd’hui je me répète, tel un mantra, que, ce que je souhaite, je ne le posséderai jamais. Pour concevoir la déception future et me permettre de gérer la frustration.

A la peur, j’ai façonné un mode de protection. Epée sublime, d’or et d’argent, de souvenirs et de racines. J’ai compris que si la peur survient c’est parce que je la somme de se rendre présente, sans m’en rendre compte, elle apparaît, obéissante. C n’est pas cette angoisse paralysante, celle-ci semble plus douce, mais redoutable car s’ancrant dans tous les pores de l’esprit et du sang. C’est cette fillette en robe blanche, paradant dans les près, cueillant le moindre espoir pour le froisser, elle est certes prévenante, elle paraît même attentionnée. Mais elle ravage malgré elle à coup de mots barbares, ceux qui hurlent que tu n’y arriveras jamais. D’amulettes de protection, la peur s’enfuit, s’endort, j’ai paré à toute éventualité. C’est en écrivant sur mon clavier ou mon carnet que je suis à même de m’approprier le monde et mes sentiments.

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