Critiques littéraires

Daddy Love

Mes doigts ne frappent plus si fort sur mon clavier, ne remplissent pas les feuilles vierges ; j’ai du mal à écrire, non parce que je ne suis pas inspirée ni par manque de temps, c’est la faute à une pression imaginaire, à une méthode que je m’impose et qui ne me convient pas. Je commence d’ailleurs mon introduction n’ayant aucun lien avec le livre que je vais vous présenter ce soir. Le besoin de m’exprimer se fait pressant. Comme une bouteille à la mer, des écritures maladroites sans vie, sans âme. Depuis deux jours, Daddy love repose sur ma pile de mes livres lus ce mois-ci, un livre dont je voulais absolument parler. Il a fait le tour de la blogosphère l’année dernière et, à chaque fois que mes yeux se fixaient sur les articles, l’envie de le dévorer, de découvrir les mots suintant de Oates. Pas de plan, pas de mots dans mon carnet abandonné, juste des paragraphes suivant une ligne directrice que je construis en même temps que j’écris.

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Joyce Carol Oates, Daddy Love, 2013, édition points

Daddy love. L’histoire d’un style. Le roman s’ouvre sur trois chapitres, une répétition d’une même scène. Banale en apparence puisqu’il s’agit d’une mère et de son fils qui cherchent leur voiture dans un parking de centre commercial. Tellement simple, tellement quotidienne. Ce moment, nous l’avons vécu, plus d’une fois même. Or, nous avons été chanceux. Terriblement. Car la banalité (que j’assimile à la mort) devient intense, se métamorphose en instant, cinq minutes peut-être, s’étendant au fil des pages. Un rythme saccadé. Une inquiétude immense dans les cœurs. Une angoisse idiote pour la mère agrandissant alors le dramatique, la tragédie de ce simple moment banale. Elle va perdre six années de sa vie, une existence de mère atrophiée par un homme. Est-ce vraiment un être humain celui qui enlève un enfant pour assouvir ses pulsions pédophiles ? Ne crachons pas autour du pot, j’ai peut-être spoilé le livre (et encore vous n’imaginez pas à quel point le malsain coule entre TOUTES les pages) mais il fallait que vous vous prépariez psychologiquement. Je tape les mots dans une frénésie du choc car rare sont les expériences de lectures aussi glauques que j’ai pu avaler durant mon existence de lectrice. Daddy Love, je le place même devant l’Exorciste (et vous savez tous à quel point celui-ci m’a marqué). Le début, monstrueux se tisse avec la fin. L’autrice peint un cercle, un tout de drame, de malheur, d’analyse d’une société. Comme les peintures de Marlène Duras, elle y met une touche d’humanité, dans sa pire décadence. L’effet des tripes exposées, de l’angoisse prégnante, du cœur qui s’affole traverse les veines, la lecture devient physique.

Rare sont les auteurs me transportant dans des mondes irréels, plus rares encore sont ceux qui transcendent le réel. Car Joyce Carol Oates ne coud pas de dentelle, ne prend pas soin de son lectorat, elle leur balance des poignards à la gueule. Par des coups de phrases bien placés, un style épuré, minimaliste, là pour choquer sans gratuité. Tout a un sens ici, une bonne critique de la société (l’on connait tous les affiches des enfants disparus au commissariat de notre ville), les pédophiles en liberté, le manque de moyen entraînant la perte d’innocents. Ici, il s’agit d’un petit garçon de cinq ans, tout tendre, vif, alerte, intelligent, détruit par un malade. Les chapitres s’alternent en plusieurs point de vus. J’ai été fascinée par les quelques chapitres traitant avec perfection Daddy Love, Daddy Love. Figure du diable, un diable humain. Dangereusement humain dans ce qu’il y a de pire chez l’humanité. Freud aurait été ravi de lire Daddy, car les pulsions, la mégalomanie, les désirs sexuels sur un enfant, les sévices, le pouvoir, la domination… Rien ne nous est épargné. Oates brise un tabou ancré dans les chairs de la société puritaine des américains (française aussi) : la pédophilie. Bien sûr, tout le monde s’apitoie sur le sort de ces pauvres êtres juvéniles, mais on oublie vite, rapidement. C’est trop dérangeant pour la routine, on a déjà nos propres soucis alors si on rajoute une couche. L’autrice l’a fait elle, d’en rajouter une couche noirâtre. Elle n’a pas hésité une seule minute d’ailleurs. Et je lui en suis reconnaissante.

Parce que ce roman, en plus d’être une fiction (tout est relatif cela dit ce genre d’histoire existe dans la réalité) provoque des émotions odieuses, mais ce genre de sentiments percutant resteront dans les veines du lecteur et laisseront un souvenir durable. J’ai été choquée, il m’en faut beaucoup pour être aussi traumatisée. J’ai pris une claque, une énorme sur mes joues, dans mon âme. J’ai voulu serrer très fort contre moi ce petit Robbie qui n’avait rien demandé mais qui a vécu l’enfer. Je ne conseillerais pas ce livre pour les sensibles, mais il faut le lire.  

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1 Comment

  • Reply Ada février 1, 2018 at 6:34

    Bah dis donc, j’hésite à le lire un jour… (j’ai pourtant bien encaissé American Psycho, même si ce n’est pas comparable) Je pense qu’il faut être prêt psychologiquement pour le lire, non ? (pas être au fond du trou, quoi)

    Je connais l’autrice de nom mais j’ai très rarement lu de chroniques de ses livres, alors je suis ravie de lire la tienne 🙂

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