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Problématiques artistiques

Problématiques artistiques

Je ne souhaite pas faire du beau, je souhaite toucher le laid

J’avais envie de parler sur le fait de créer. Plusieurs fois j’ai ouvert une page blanche, l’immaculée n’attendant que les vertiges de la frappe du clavier pour expliquer un peu et plusieurs fois j’ai supprimé cette fameuse page où rien ne venait. Maintenant, j’écris, je n’ai plus peur. Si en fait, j’ai peur. J’ai peur du regard des gens, j’ai peur d’exposer l’intimité qui se délite sur les traits de mes dessins. J’ai peur du jugement surtout. Ce jugement que je m’imagine déjà : « oui mais elle se met en scène », « regarde comment elle écrit c’est déjà vaniteux », « elle ne parle que d’elle, c’est désagréable à la longue ». J’avais longuement réfléchi à un plan, mais ce genre d’article ne le permet pas puisque c’est sa spécificité première : révéler, re-présenter. Un miroir défiguré que l’on n’aimerait pas voir car l’on sait que tout ce qui se montre se déglingue dans l’inconscient et réveille quelques fardeaux que l’on prenait soin d’endormir soigneusement.

Toutes les excuses étaient bonnes pour ne pas dévoiler mes productions ; dont l’une que je me répétais incessamment : oui mais je n’ai pas assez de trucs à montrer, j’ai pas le temps, j’attendrais. Je fuirais plutôt, c’est le terme approprié. Cependant, depuis l’année dernière j’entends des propos assez étranges lorsque quelques-unes de mes connaissances observent à la dérobée ce que je fais. En même temps, j’ai choisi des études d’arts, non pas de l’histoire mais de la pratique, celle-ci même que j’évitais ne voulant pas m’affronter. Une sorte de thérapie trépassée, trois années de licence où j’ai fait le minimum syndical, profitant surtout des forums rpg pour effacer la réalité qui me tourmentait.

J’ai laissé murir le fruit de la maturité, du changement, de la guérison, doucement, simplement. Un jour, je me suis réveillée, cette phrase scotchée à mes lèvres, ayant changé ma conception de ma pratique (qui se résumait à : de toute façon t’es nulle donc ne fais rien, ne dessine rien, t’es pas douée pour ça) : « si tu ne dessines pas, tu ne progresseras jamais ». Et j’ai commencé à remplir quelques feuilles, par-ci par-là, ma quantité d’esquisse augmentant mois après mois. Au début on dessine comme un pied, nous ne sommes pas génie, le talent s’acquiert par le travail, la patience, la rigueur et la passion. Or, le problème se pose, redoutable fléau. Et lorsqu’on n’a pas confiance en soi, que ce que l’on voit tremble, frissonne, dégoute ? Mais que l’on a besoin de s’exprimer, de s’exorciser ?

Une dualité émerge. Tantôt on a envie de peindre, de créer, de posséder les méandres de notre inconscient, de le comprendre, de l’atteindre par le biais de la création artistique. Tantôt on se bloque, une épée de Damoclès au-dessus de notre tête. Tantôt on s’ambitionne de magnifiques projets qui s’évanouissent dans le souffle putride de la procrastination. Parce que ne rien faire est plus facile que de faire. Parce que l’art, c’est le moyen suprême de fabriquer, de donner à voir ce que l’on ne désire pas voir. Car, bien qu’une œuvre, une ébauche, un croquis, se parent d’attention, de sens ; qu’elles naissent tous de l’esprit et se matérialisent, c’est extrêmement compliqué de poser sur elles un regard objectif.

Aujourd’hui, j’essaie de dessiner tous les jours. Ma main semble plus apaisée, plus confiante, pour rassurée. Elle parcoure de son critérium favoris les pages de ses carnets, enveloppe de noir et d’encre les feuilles immaculées. Déchirent, écartèlent les membres de ces corps. J’ai appris que l’idéal d’une beauté projetée n’avait guère disparue et qu’elle datait depuis l’antiquité. Que les canons de proportions, que le fait de savoir « bien » dessiner résultait surtout d’une pensée sociétale, d’une philosophie point évanouie. Or, toute ma recherche repose sur cet idéal que j’ai envie d’éclater, d’écrabouiller.

Je ne souhaite pas faire du beau, je souhaite toucher le laid.

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