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Critiques littéraires

Critiques littéraires

Les fiancés de l’hiver

Voyage au cœur de l’hiver, le froid tremble, blanc et magique, dépaysant et léger ; au cœur d’une citadelle enneigée, elle vole par l’imagination d’un écrivain bourré de talent. Le dépaysement est complet, on nage d’abord sur une arche familiale où les éclats de rires, le bonheur, l’insouciance naviguent sur les personnages légers dont l’une se révélera l’héroïne d’une aventure d’une vie, sa vie. Ophélie, l’enfant recluse dans son musée se révèlera impératrice courageuse, songeuse, toujours marbrée de faiblesses, de failles la rendant attachante, vulnérable, une jeune fille tantôt banale, insignifiante, forte aussi, décidée ; d’un mariage qu’elle n’aura pas cherché elle sera obligée. Son prétendant est son opposé, Thorn le glaciale tout aussi fascinant que cette enfant fragile ne s’affaiblira pas quand il ressentira un grain d’amour pour cette maladroite, pourtant le couple ne se dessine pas sous de bons auspices, ils ne s’adaptent pas, ne s’adoptent pas au premier abord. Le temps joint ses mains dans une mélodie atypique, réaliste, les deux protagonistes sont construits dans l’équilibre d’un univers maitrisé, d’une relation prenant son temps, paresseuse peut-être mais grisante sûrement. Ils sont deux animaux méfiants qui, au fil des pages, des lignes se rencontreront. C’est mêlé de sentiments, de ce début que l’on a tous ressenti, de ces inquiétudes connues par tous.

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The Christian Martyr [Detail] Paul Delaroche, Charles-Francois Jalabert, 1853

Le réalisme prend une teinte légère, le sombre nuancé de poésie quand on s’immerge dans le décor des arches différentes. Anima puis la Citacielle, toujours cette dualité, l’une est progrès tandis que l’autre se montre féroce, sauvage, un territoire inconnu qui se montrera contrôlé par une horde d’une famille dissipée en plusieurs clans. Alors le mariage devient un enjeu politique, les pouvoirs de notre jeune adorée sont convoités pour une ombre livresque mystérieuse. On s’attache, on se débat, on ne lâche pas les pages : jusqu’au bout on partage l’existence à l’origine calme de la demoiselle transformée en tempête, incertitude, incompréhension ; pour survivre, elle se métamorphosera, c’est là une métaphore d’un bourgeon grandit, devenant rose toujours aimant les principes. La neige s’élance au-delà du roman, on sent, on imagine, les esquisses s’affolent dans notre imagerie collective, d’ailleurs, les références font plaisir car elles parlent d’un onirisme artistique : Myasaki puis A la croisée des mondes, symboles d’une jeunesse, d’œuvres merveilleuses ; Madame Dabos dilue ces petits détails sublimant son intrigue, donnant une magie d’un voyage. 

On doute de son intégrité avant d’ouvrir le premier tome, mais, dès ces premières pages l’on se sent happé, enlevé pour vivre dans le métro, dans le train, dans son lit, une aventure au-delà du quotidien ; pour voir des planètes de nouveautés, de poésie subtiles, de décors foisonnant. L’auteur nous invite dans son imaginaire, partageant avec nous non seulement une histoire, une intrigue menée avec délice, mais aussi dans un univers coloré, pétillant, acidulé. Une ronde, une danse dans laquelle se réunissent des existences, des caractères multiples. Ils ne sont pas stéréotypés comme la plupart de ces personnages de papier Young Adult, ils sont chair et ambitions, principes et dévotion, force et faiblesses. De personnage que l’on aimera, d’autre que l’on exécrera, les affinités se délitent, tous ont une tâche d’attachement, une humanité dérivant dans leur prouesse de personnalités marquées.

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George Frederic Watts, Time, Death and Judgement, Oil on canvas, 1886.

Je craignais, je ne crains plus. Le coup de foudre n’opère pas car la plume semble hésitante (et je suis méchamment sélective sur le style) seulement elle offre vie à toute une palette, tout un monde flamboyant sous des étendues de neiges ; un peu d’Alice aux pays des merveilles aussi apparait par ces manies amusante d’un lieu changeant, d’une zone de confort jouant avec les habitudes de lecture. L’on aime à se blottir dans ce palais, dans ces ruelles, suivant le sillon de notre jeune pousse innocente. Quelques éléments comiques, cocasses s’imbriquent dans le récit par les attitudes vibrantes de nos préférés, des remarques bien senties jaillissant d’entre les lignes. La présence de l’écrivain tressaute de temps à autre, chose que j’ai vraiment apprécié. Elle connait, elle aime son au-delà forgé. C’est une noyade dans le cœur d’un éternel voyage, une invitation sucré de se plonger dans les aventures fabuleuses d’Ophélie et de Thorn, l’inspiration nordique flottera par les noms et les détails de ce pays enchanteur, un conte se formera, renouant pour les grands avec cette sensation de mélancolie d’une jeunesse perdue mais retrouvée avec ce livre dans nos mains. C’est une française représentant ce genre sur exploité aux Etats Unis, qui peint un chemin pour notre pays. Serait-elle la nouvelle Rowling qu’elle le mériterait totalement.

 

PS : mon avis se confirme et se renforce à la lecture du deuxième tome : une merveille.

Critiques littéraires, Paroles féministes

Martin Eden ou la misogynie cachée

Enfin, j’ai fermé Martin Eden. Pour peu, j’aurai versé une larme, plusieurs même, sur cette fin tragique, implacable, logique, attendue que nous propose l’auteur. Martin Eden c’est une rencontre sur les bancs de la librairie, il était allongé parmi une pile d’autre de ses semblables, un tableau d’un peintre inconnu, un résumé séducteur. L’écrit semble une passion dont je ne quitterai jamais l’essence, un amant de papier dont j’aime caresser la plume pour transmettre la vie. Cette histoire d’un homme s’émerveillant et découvrant le monde par la lecture et l’écriture ravissait mes idées. J’imaginais déjà la trame. Qu’étais-je loin de me douter de la profondeur de ce roman colérique, hargneux, ayant également des comptes à régler avec les institutions hypocrites de la bourgeoisie, de la société. Rien n’a changé. Toujours, aujourd’hui, de trop grands auteurs essayant de vivre de leur plume sont placés dans l’oubli de la méfiance du trop grand. Néanmoins… j’ai trouvé tout de même quelques petits défauts, dus, peut-être, à la période, mais titillant mon exaspération de féministe.

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Jack London, Martin Eden, 1909, Folio

Martin Eden c’est le synonyme de Jane Eyre, en masculin. C’est ce marin de la classe ouvrière ayant pour langage sa rage, sa violence, sa vulgarité mais un vivant parlé, une existence de travail harassant auquel il prête sa force, c’est sa hargne de vivre, les testostérones victimes de ses poings prêts à l’emploi, prêts à cogner. Martin Eden, il va dîner chez une famille de bourgeois, le gaillard n’aura jamais croisé l’amour, le vrai jusque-là, il ne se sera pas battu pour obtenir l’idéal rêvé de la fémininité. Une séraphique jeune femme, apparition lumineuse dans une pièce cloisonné telle une scène de genre de Vermeer. Martin Eden, dès qu’il la voit, va l’aimer, un amour enchanteur au début, des ailes lui poussent et le voilà parti vers l’immense bibliothèque de sa ville. Martin Eden, c’est le symbole du désir de l’émancipation. Le souhait de l’ambition foudroyant les classes pour s’élever dans une société hiérarchisée. Mais Jack London est sournois. Il amène le lecteur à cette réflexion cruelle, que même si l’on rencontre le succès, si l’on se hausse au-delà de sa nature, l’on récupère certainement de la fausseté, de l’hypocrisie.

Car vivre en société demande des devoirs d’obéir à des codes, à des encadrements, à des rites dont Martin Eden n’arrive pas à se faire. Martin Eden ressemble à l’Albatros de Baudelaire, cet oiseau se posant sur les maisons des riches sans pouvoir bien marcher, tanguant dangereusement de côté, manquant de renverser les objets de valeur et de cogner par ses phrases savantes la tête des gens qu’il ne supporte pas (et que je ne supporte pas). Parce que l’homme a grandi quand il a commencé à lire. Au début, certes, ce fut hasardeux, il tâtonnait, à la recherche d’un amour souhaité ardemment, pour l’amour de cette fille de la haute classe, cet être imprenable mais non impénétrable. Si j’avais été Jack London, je l’aurais modelé en cette fille inaccessible par sa beauté spirituelle, sa pureté innocente, elle aurait eu le visage des anges, diaphane et terriblement attractif, une femme emprunte de l’ambiguïté de Dieu et du Diable. Or, l’artiste la dépeint comme une fille victime de son éducation, empêtrée dans ses convenances, ses petite valeurs esthétiques de riche fille sans cervelle.

Nous, femmes, sommes-nous donc condamnés à lire des personnages de notre sexe représentant le vice ou diabolisé ? Car Ruth, d’un point de vue interne, mon humble point de vue, je ne l’ai pas aimé. Parce qu’elle est réellement décrite comme une bourgeoise enfermée dans ses préjugés, à trouver une situation pour la maternité. Certes, le livre a été écrit en 1909, là où la situation des femmes était encore très précaire, considérées comme d’éternelles mineures. Néanmoins s’il avait pu lui donner des pensées plus construites, des sentiments plus aboutis au lieu de peindre un cliché abominable de la femme de la bourgeoisie j’aurais fortement apprécié. Alors, évidemment, j’entre encore une fois en opposition avec les nombreux avis de la blogosphère, qui ont eu le mérite de me faire ouvrir les yeux sur le manque de considération qu’il apporte à certains de ses personnages. J’ai même la désagréable impression de cogner le contraire à chaque fois que je lis un livre dont j’entends beaucoup parler. Mais lire les articles m’aident déjà à ouvrir les yeux.

Oui, il y a de la vérité, de la spontanéité. Ce livre est grand, par sa qualité, réceptacle d’émotion. Mais il a mal vieilli. Quand les voix se portent sur les sévices infligés aux femmes que l’on entend pas, ne serait-il pas mieux de se servir de ces romans passé à la postérité comme outil pour combattre la misogynie ?  Le problème, outre quelques propos sexistes pardonnables pour son époque c’est que Martin Eden, dans le fond de sa pensée, puise dans une histoire émouvante pour ségrégationner le mâle (génie critique) et la femme (elle ne sait rien, elle n’a aucune personnalité). Alors je le redis, je le précise : je suis tombée amoureuse de la plume de l’auteur, ces descriptions comme plusieurs peintures qui défilent devant nos yeux éblouis par la beauté, cette critique acerbe d’une place convoitée que le personnage principal n’obtiendra jamais, ce combat entre l’idéal et la réalité amenant à une détresse de l’âme plus grande encore. London sublime ses émotions pour les balancer dans des phrases magnifiques. Je suis simplement malheureuse de constater encore que la femme, ici, fait office de mégère, de manipulatrice. Quand Ruth apparait, elle figure une femme désagréable, capricieuse, immature. Prisonnière des visions masculines de la femme, elle prend le rôle du stéréotype abominable de celle qui ne se forge pas de personnalité, qui répète comme un perroquet et, lorsqu’elle abandonne son fiancé et vient le retrouver, ce n’est que par pur intérêt. J’aurai pu penser que Ruth métamorphoserait Martin Eden, par l’amour qu’elle lui donnait… Malheureusement, prisonnière de son cliché, Ruth aurait pu être mieux construite, elle n’en est qu’une victime. Victime des jugements faussés par une fierté mâle insupportable.

Pour mieux m’expliquer, j’ai eu l’intime conviction que Jack London, se disant si agile d’esprit n’avait pas encore atteint l’esprit féministe, lui aussi captif des idéologies misogynes de ses contemporains, il a beau critiqué son époque (il a raison, pour plusieurs points, ce roman m’a touché et ému), il n’en reste pas moins que lui aussi peut et doit être critiqué. C’est vrai, les femmes n’ont pas eu de place dans l’histoire et notre patrimoine, considérées comme des pécheresses, des fauteuses, le mal ancré en nous. Ce roman, avec toutes ses qualités, se noie dans ses propos sexistes, dans sa construction fragile de la femme. Egoïste, égocentrique, il se concentre sur son Martin plutôt que d’ouvrir au champ du partage entre deux êtres égaux. C’est bien dommage.

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Daddy Love

Mes doigts ne frappent plus si fort sur mon clavier, ne remplissent pas les feuilles vierges ; j’ai du mal à écrire, non parce que je ne suis pas inspirée ni par manque de temps, c’est la faute à une pression imaginaire, à une méthode que je m’impose et qui ne me convient pas. Je commence d’ailleurs mon introduction n’ayant aucun lien avec le livre que je vais vous présenter ce soir. Le besoin de m’exprimer se fait pressant. Comme une bouteille à la mer, des écritures maladroites sans vie, sans âme. Depuis deux jours, Daddy love repose sur ma pile de mes livres lus ce mois-ci, un livre dont je voulais absolument parler. Il a fait le tour de la blogosphère l’année dernière et, à chaque fois que mes yeux se fixaient sur les articles, l’envie de le dévorer, de découvrir les mots suintant de Oates. Pas de plan, pas de mots dans mon carnet abandonné, juste des paragraphes suivant une ligne directrice que je construis en même temps que j’écris.

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Joyce Carol Oates, Daddy Love, 2013, édition points

Daddy love. L’histoire d’un style. Le roman s’ouvre sur trois chapitres, une répétition d’une même scène. Banale en apparence puisqu’il s’agit d’une mère et de son fils qui cherchent leur voiture dans un parking de centre commercial. Tellement simple, tellement quotidienne. Ce moment, nous l’avons vécu, plus d’une fois même. Or, nous avons été chanceux. Terriblement. Car la banalité (que j’assimile à la mort) devient intense, se métamorphose en instant, cinq minutes peut-être, s’étendant au fil des pages. Un rythme saccadé. Une inquiétude immense dans les cœurs. Une angoisse idiote pour la mère agrandissant alors le dramatique, la tragédie de ce simple moment banale. Elle va perdre six années de sa vie, une existence de mère atrophiée par un homme. Est-ce vraiment un être humain celui qui enlève un enfant pour assouvir ses pulsions pédophiles ? Ne crachons pas autour du pot, j’ai peut-être spoilé le livre (et encore vous n’imaginez pas à quel point le malsain coule entre TOUTES les pages) mais il fallait que vous vous prépariez psychologiquement. Je tape les mots dans une frénésie du choc car rare sont les expériences de lectures aussi glauques que j’ai pu avaler durant mon existence de lectrice. Daddy Love, je le place même devant l’Exorciste (et vous savez tous à quel point celui-ci m’a marqué). Le début, monstrueux se tisse avec la fin. L’autrice peint un cercle, un tout de drame, de malheur, d’analyse d’une société. Comme les peintures de Marlène Duras, elle y met une touche d’humanité, dans sa pire décadence. L’effet des tripes exposées, de l’angoisse prégnante, du cœur qui s’affole traverse les veines, la lecture devient physique.

Rare sont les auteurs me transportant dans des mondes irréels, plus rares encore sont ceux qui transcendent le réel. Car Joyce Carol Oates ne coud pas de dentelle, ne prend pas soin de son lectorat, elle leur balance des poignards à la gueule. Par des coups de phrases bien placés, un style épuré, minimaliste, là pour choquer sans gratuité. Tout a un sens ici, une bonne critique de la société (l’on connait tous les affiches des enfants disparus au commissariat de notre ville), les pédophiles en liberté, le manque de moyen entraînant la perte d’innocents. Ici, il s’agit d’un petit garçon de cinq ans, tout tendre, vif, alerte, intelligent, détruit par un malade. Les chapitres s’alternent en plusieurs point de vus. J’ai été fascinée par les quelques chapitres traitant avec perfection Daddy Love, Daddy Love. Figure du diable, un diable humain. Dangereusement humain dans ce qu’il y a de pire chez l’humanité. Freud aurait été ravi de lire Daddy, car les pulsions, la mégalomanie, les désirs sexuels sur un enfant, les sévices, le pouvoir, la domination… Rien ne nous est épargné. Oates brise un tabou ancré dans les chairs de la société puritaine des américains (française aussi) : la pédophilie. Bien sûr, tout le monde s’apitoie sur le sort de ces pauvres êtres juvéniles, mais on oublie vite, rapidement. C’est trop dérangeant pour la routine, on a déjà nos propres soucis alors si on rajoute une couche. L’autrice l’a fait elle, d’en rajouter une couche noirâtre. Elle n’a pas hésité une seule minute d’ailleurs. Et je lui en suis reconnaissante.

Parce que ce roman, en plus d’être une fiction (tout est relatif cela dit ce genre d’histoire existe dans la réalité) provoque des émotions odieuses, mais ce genre de sentiments percutant resteront dans les veines du lecteur et laisseront un souvenir durable. J’ai été choquée, il m’en faut beaucoup pour être aussi traumatisée. J’ai pris une claque, une énorme sur mes joues, dans mon âme. J’ai voulu serrer très fort contre moi ce petit Robbie qui n’avait rien demandé mais qui a vécu l’enfer. Je ne conseillerais pas ce livre pour les sensibles, mais il faut le lire.  

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Une maison de poupée d’Ibsen

Je ne lis que très rarement des pièces de théâtre, sûrement car je ne me confonds pas directement avec le personnage, qu’une pièce de théâtre doit être vue, ressentie tactilement ou, du moins, se vivre par le jeu des acteurs et de la catharsis. J’avais pourtant acheté cet exemplaire d’Une maison de poupée car j’avais partagé ce moment de spectacle avec ma mère. Ma mère qui, en sortant de la salle, fut bouleversée, dans son corps entier rugissait des réflexions qui lui étaient propres, je n’oublierai jamais l’état que j’observais chez elle, ce mélange de révélation allié à une palette d’émotion qui se compulsait clairement sur les traits de son visage. Cette vision, je m’en souviens encore et m’en souviendrais toujours. Alors je n’ai pas hésité quand j’ai vu ce minuscule livre étalé sur une table de ma librairie. Je ne l’ai pas lu tout de suite, j’ai laissé les années s’écouler lentement, sans jamais y poser un œil. Ce n’était pas le moment. Pourquoi ce fut le moment au début du mois de Janvier, cette nouvelle année à peine entamée ? Je n’en ai aucune idée.

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Une maison de poupée, Ibsen, 1879.

La première chose qui frappe c’est le ton, non, c’est le naturel et la rapidité. Je n’ai pas l’habitude de lire un livre à grande vitesse, mais, cerclée de tout part par l’intrigue, somme toute, simple et épurée, j’ai lu l’entièreté avant de dire ouf. La préface donne quelques informations dont je n’étais pas d’accord au moment où je la lisais, seulement après cette expérience redoutable de lecture, j’avoue qu’en réalité ce qu’il avance est vrai. L’on dit d’Une maison de poupée qu’elle est féministe, centrée sur Nora, personnage que beaucoup de comédienne rêveraient interpréter, ce serait cloisonner l’œuvre et son propos. Bien sûr que ce drame a été écrit comme une critique de la société patriarcale de l’époque (mon esprit féministe en tout cas le voit comme ça), cependant il ne décline pas seulement une morale claire, précise, concise. Ce qui me fascine dans la littérature et le pouvoir des mots, outre le fait de les manipuler et de s’en délecter, outre la thérapie apportée (car les livres peuvent sauve la vie, je ne le dirai jamais assez), outre l’activité jouissive de notre cerveau lorsqu’on se met à participer avec les phrases et l’histoire, c’est la magie de la singularité. Une œuvre ne sera jamais perçue totalement par tout le monde, chacun y verra avec sa propre sensibilité. Or, Une Maison de Poupée est universelle. Elle porte en son sein les affres de l’âme humaine, dans ses répliques, dans ses dialogues, sans nous perdre par trop de veines différentes, en ciblant un problème essentiel, il cherche la valeur de la vie, de la famille, il questionne.

Le drame se joue en trois actes, rien de plus classique dans la forme de ce texte. Les préjugés douteront certainement de la qualité car l’auteur utilise une méthode efficace, accessible, gardant l’unité de lieu, de temps et d’espace. Il scénographise le moins possible pour augmenter l’intensité du drame qui se déroule devant nos yeux. Le noyau du couple se désagrège par un acte inconscient de la femme, par amour pour son mari (avec un peu de fierté et de narcissisme tout de même). Elle souhaitait lui sauver la vie. Nous nous situons dans une période conservatrice de l’histoire de la Norvège, là où les femmes étaient prisonnières, dépendantes des désirs de leurs maris, enfants sous la tutelle d’un homme, inférieures au joug masculin. D’ailleurs, lorsque le mari apparait, les mots sonnent creux, insipides, complaisant, ivres de leur sublime dominance envers la femme. Au premier abord Nora paraît femme-enfant, n’était-ce pas ce que l’on demandait aux femmes à cette époque ? D’être belles, merveilleuses, mais jamais trop intelligentes, jamais trop critiques, jamais trop indépendantes, jamais trop elles. D’autres personnages tourneront autour de ce couple, un couple qui n’en exhibe que le nom, pas la définition. Chacun amènera à la conclusion.

Je m’ennuyais un peu pendant le premier acte et le début du second puis, soudain, lorsque Nora doit affronter ses actes tout prend sens. Un crescendo sublime de tension, le cœur battant fortement entre les côtes, enfin le dénouement, surtout le langage qui s’amorce, dur, raisonnable, surtout, merveilleux de vérité. Je ne m’y attendais plus, j’avais oublié la scène que j’avais vu. Le lire, dans l’intimité d’une chambre, dans la chaleur d’une couette trouve un écho particulier, une sensation phénoménale, dans l’esprit et le corps. D’abord le corps qui s’enlace dans des torpeurs révoltées, dans des acclamations, dans une révélation. Ensuite l’esprit, qui ingurgite, qui analyse, qui essaie de trouver un sens, son sens. La remise en question. Qu’est-ce qui nous définit ? Nos actes ou nos pensées, ou notre richesse ou notre corps ? Qu’est-ce qu’une femme sinon qu’un homme portant une robe, un être doué de désir et de passion, d’angoisses et d’humanité ? Le désœuvrement quand le mari (j’ai même oublié son nom puisqu’il a tout du stéréotype de l’homme virile gouvernant son épouse comme une propriété) est suffisamment abruti pour ne pas comprendre l’enjeu, la vérité céleste jaillissant de la lassitude, de la découverte d’un visage répugnant de sa condition.

J’ai posé le livre, j’ai respiré. Ma gorge obstruée par les palpitations de mon myocarde à la fin de la pièce, je redécouvrais des questions simples mais auxquelles l’espèce humaine n’a toujours pas répondu. Car ce n’est pas une œuvre universelle, c’est une œuvre intérieure qu’il faut posséder avec ses sensations et ses émotions, sa propre histoire et sa propre singularité. Bien sûr que l’œuvre trouvera un sens commun, le dessus de l’iceberg, mais, à la lecture de ce temple, de cette pièce de théâtre que je considère maintenant comme une œuvre essentielle à ma vie de lectrice, j’ai surtout pris conscience d’une quête intérieure et des nombreuses portes closes qu’il faudrait détruire pour parvenir à soi même.