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Critiques culturelles

Critiques culturelles, Les femmes dans l'Histoire, Paroles féministes, Problématiques artistiques

L’amant double. Ozon, la femme, le fantasme.

    Un petit problème se pose, mais je ne le dirai pas tout de suite, je vais garder le meilleur pour la fin.

    Il y aura aussi un manque d’objectivité. Un manque de structure aussi puisque j’écris cet article à chaud. Je souhaitais griffonner des mots sur ce film après avoir lu cet article de L’autre côté de l’image, celui-là, au lieu de me détourner m’a donné envie de le voir, justement pour voir ce qu’elle disait.

    J’ai été gâtée !

    Je ne cracherai pas sur le travail esthétique, sur ce style qui fait que François Ozon est respecté dans son milieu, c’est normal puisqu’il fabrique ses films comme un peintre, en revanche, les images, l’apparence n’est qu’une moitié de chemin, dans l’autre ; le scénario et les propos. Ce que l’on demande aux arts n’est pas seulement un travail sur la vision (bien que dans l’amant double il réunit toutes les problématiques artistiques : perception, le thème du miroir, la perspective, placer l’homme dans l’espace, nombreuses citations d’autres grands noms cinématographiques…) mais un travail pour faire changer les mentalités.

    C’est en cela que je crois : l’art est une arme contre la tyrannie, anticonformiste ayant pour devoir de bousculer la connerie humaine pour faire progresser l’empathie et, ainsi de faire évoluer le monde en tentant de le rendre meilleur. L’utopie détruite par la majorité des productions artistiques. Parce que l’art s’encre religieusement dans une époque, ce sont des témoignages de notre ère qui, dans cent ans, peut-être, seront redécouvert.

    Une époque où la parole de la femme tente de se grimer une place au soleil avec pléthore de difficultés.

 

    Une esthétique clinique, un peu trop d’Ozon dans le Ozon.

    Comme tous films de François Ozon, ils se démarquent par leur recherche artistique ; la composition de l’image et du montage est finement ouvragée, tel qu’on dirait un travail d’orfèvre. Les lignes de forces, les symboles, les références, les citations, les hommages composent toute la durée du film, assemblent ensemble une matière plastique. Oui, François Ozon est un artiste, de celui qui construit, un peu comme un Léonard de Vinci du troisième millénaire cette fois-ci. C’est le Della Francesca qui bâtit un film avec ses caractéristiques si fortes que, dès la première image, l’ouverture façon Origine du monde, l’on est obligé de se dire, ah bah oui c’est du François Ozon. La spectatrice s’interroge alors, si le style ne prend pas trop de place déjà.

    Il a décidé de mettre en avant une Venus vivante, la magnifique Marine Vacht, ancienne mannequin, cela en dit long sur le choix de l’auteur. Bien sûr, la femme est, soit magnifique, sacralisée par sa beauté froide, pure, un peu hautaine, soit elle est représentée par la laideur de la voisine, un visage et des paroles dérangeantes, l’on ne saurait dire mais l’on ressent qu’en effet, il y a quelque chose qui ne va pas chez elle. Chez la voisine, qui n’a pas de prénom, il y a des échos de ces vieux tableaux de notre ancienne ère, celle de la mégère ou de la sorcière de Goya. François Ozon s’inspire donc de l’art visuel d’une tradition antique, cela ne me déplaisait pas, j’aime admirer ces tableaux, ces figures, mais il pose aussi les bases d’un manichéisme machiste dès les débuts. Parce que, dans la recherche de l’art, il recherche également la beauté lisse dévoilée sur le minois de son actrice (je précise que je suis une totale fan de Marine Vacht). Une dualité s’impose alors, entre la femme fragile, l’idéale de la féminité manipulable, dominable, une féminité qui s’absout des vices, qui est désirable car elle est page blanche, vierge. Et cette voisine, un peu folle, un peu fantasque, miroir de ce que Chloé pourrait devenir, de ce qu’elle est. Ne parlons pas de la mère décrite comme une mère indigne !

    Alors Chloé, notre personnage principal dont on ne ressent rien que du rien, évolue entre le musée dans lequel elle travaille et l’appartement dans lequel elle s’est installée avec son petit copain de psy et dans le bureau de l’autre psy. Trois espaces bien maîtrisés, eux aussi ayant leur spécificité, leur couleur, leur miroir. D’ailleurs, le miroir sera l’élément plastique, dramatique, psychologique reliant toutes les étapes intérieures de cette fille. Le miroir… lieu commun artistique, encore une fois, emprunté dans l’art des pompiers, de la Renaissance, toute cette belle période où les femmes n’avaient pas le droit de parole. Enfin bref. Les échos aux arts ne manquent pas, chaque image montée est une promesse de beauté artificielle, clinique, il amasse une ambiance qui se veut thriller psychologique, qui ne durera pas sur la durée. Parce que, dès la première image il montre déjà sa fin. Mais ceci est un détail.

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La belle démonstration de la domination masculine, admirez ! 

    La psychologie fragmentée, clichée. Caricature d’une femme se rêvant dominée.

    Comment montrer l’inconscient, cet abysse impénétrable, se laissant toucher par des détails, comme une mer agacée, une mère secrète qui cache, tisse, défait, relie, entretient les refoulements, les songes interdits, les actions inadmissibles. Comment pénétrer cet inconscient et surtout, l’inconscient féminin. Est-ce que la femme est si mystérieuse qu’elle est vue si cruelle, si hargneuse, si… sorcière ? La femme c’est l’autre pour l’homme, entité impénétrable, piéta, maesta, sauvage. Oui sauvage, Ménade meurtrière que les hommes ont le devoir de dresser. Tous ces mots que j’emploie semblent se corréler parfaitement avec le film puisque le grand problème c’est que le film a été réalisé par un homme. Je l’affirme, je ne suis pas misandre, mais, peut-être, s’il avait été vu et fabriqué par les yeux d’une femme cette histoire somme toute assez intense aurait pu gagner en subtilité. Ici, il n’y en a aucune. Mr Ozon se targue d’être féministe, il voulait dire qu’il est plus obsédé par la femme que féministe, qu’il ne demande pas l’égalité, il demande la sujétion de la femme. Puissant grec archaïque ayant le devoir de poser sa main sur la nuque de cette créature enchanteresse (les deux photos que j’ai mise sont assez parlantes) pour la combler de sa semence mystique. Or, dans le film, le ventre, symbole de fertilité mais de peur, d’effroi, de mort transparait à chaque séquence, chaque plan. Chloé a mal au ventre, Chloé, gentille Chloé, réduite à l’organisme le plus naturel, un sexe.

    Certes, le film montre une femme, femme principale naviguant entre deux mats : Louis et Paul, des jumeaux, le double, le reflet. Très psychologique. Néanmoins, Chloé n’en respire que pour le sexe, le sexe cet acte bestial dont la femme est friande. Chloé soupire, respire, s’énerve. Passive. Trop passive. Non par peur ou par angoisse. Elle ne désire que d’être possédé par l’homme ténébreux, dominant, impérial. Elle rêve de se faire bouffer par Zeus. Et là on s’attaque au sommet du problème.

    Des films ayant cherché une explication à la psychologique des nôtres, de la déesse mer, j’en compte des centaines or, ce sont des films vieux de trente ans, divulguant des clichés masculins contre ce qu’ils ne peuvent contrôler. Chloé se veut femme indépendante, elle n’est juste l’ersatz d’une femme moderne, elle est tout le contraire de la femme moderne. Elle s’ancre dans une tradition Bovaryenne alors qu’elle devrait être la figure héritant de Jane Eyre. Chloé aime rêver de se faire dominer parce que toutes les femmes rêvent de l’être. C’est ce que montre le film, en grand, inscrit en énorme sur chaque acte des acteurs. Ouvrez les yeux aux détails percutants, la main sur la nuque, la main sur la gorge, la prise ferme de l’homme capturant une biche, la voix enrouée, rauque, virile de Louis, le stéréotype de l’homme rentrant tard et faisant attendre sa compagne, compagne qui ne se définit que par l’attente et la soumission à son homme. La demande en mariage, la tromperie, l’adultère, la voix blanche, antipathique de Chloé, l’inavouable désir de se faire posséder pleine et non consentante

 

Le fantasme du viol, le réel drame de ce film.

    Le non consentement… Une femme dit non et, forcément ça veut dire oui. Plus dramatique encore, une femme dit non, affirme sa force et l’homme la fait ployer par sa force physique et mentale. Quelle joie ! Quel spectacle ! Quelle jouissance ! Le film se veut thriller psychologique, alors la psychologie se rapporte-elle toujours au sexe ? N’y a-t-il que le sexe, l’érotisme dans une vie ? Ne peut-on se combler physiquement et moralement que par l’acte d’amour (cette fois-ci c’est plutôt l’acte de haine, c’est encore pire) ? Y a -t-il autre chose que le sexe dans la vie ? Non. Apparemment non. Parce qu’une femme ne rêve que de cela, que du sexe. Elle rêve de se faire violer aussi comme le démontre sagement, presque factuellement l’Amant double.

    Ce qui me trouble le plus, tel un écho grinçant moqueur, ce qui me désenchante le plus, c’est la manière de raconter la psyché de Chloé, c’est la façon dont s’assume pleinement la misogynie noire de François Ozon. Parce que je le pensais un réalisateur intègre, un homme progressiste, tout le contraire de ce qu’il est réellement. Ce film, pour moi, est une mise en abime du propre labyrinthe psychologique de Ozon. Je ne m’avancerai pas plus en soutenant que ce film (et tout ses autres) est une manière de se défaire de ses terreurs vis-à-vis de la femme, de cette dualité qui l’oppresse. Chloé ou Isabelle (la jeune et jolie) deux même faces, deux mêmes symboles, la femme qui se place entre les mains des romains hommes. Parce que oui, François Ozon souhaite la femme mais la femme l’effraie, elle symbolise la déchéance couplée à la beauté spectrale, à la beauté qui ne peut s’atteindre. Chloé et Isabelle se ressemblent, l’une malade, anorexique, aimante, l’autre jeune effarouchée, diaboliquement innocente sous ses parures de profane. Chloé le double d’Isabelle. Toutes deux dans les mains des hommes. Elles recherchent, en quête d’idéal mais un idéal masculin, parce que, apparemment elles ne savent pas comme gérer leur vie, qu’elles ont besoin d’un homme pour vivre…

    Pour exister.

 

    Chloé rêve d’être violentée, d’être violée, d’être prise de force parce qu’être prise de force c’est exister, c’est gouter les joies que l’on ne veut pas s’admettre… dans les yeux d’un homme, dans la tête d’un homme. La femme, elle, sait qu’être violée est un crime, un meurtre sauvage, une violation du corps, de son corps. S’exclamer de fantasmer sur le viol c’est maintenir que la femme est incapable de se gérer elle-même, pauvre folle qui séduit, qui n’existe que pour séduire. François Ozon transfert ses propres chimères, ses redoutables fantasmes sur Chloé, la jolie, la pâle, la parfaite Chloé. Chloé, image de la femme soumise et malsaine, image de la vierge sorcière s’amusant à jouer avec les hommes parce qu’une femme ne se construit qu’en travers les hommes n’est-ce pas ? François Ozon n’a pas même eu la décence d’assumer ses fantasmes et de filmer l’homme dans son fantasme de posséder la femme.

    Parce que, chaque être humain combat ses affres, ses démons, ses plaisirs interdits et inavouables. Mais l’on peut tout se permettre avec la femme puisque, c’est connu, c’est un objet que l’homme modèle.

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Baise-Moi de Virginie Despente

Je ne souhaitais pas parler de ce livre. Pourtant, ce matin, je me suis levée et j’ai écrit dans mon carnet, en soi, rien de bien inhabituel. Un plan s’est formé, des arguments, j’avais besoin d’en parler car ce livre ne m’a pas chamboulé, ne m’a pas transcendé, disons clairement qu’il m’a laissé un goût amer en bouche. Virginie Despente est l’une des figures médiatiques faisant office de visage trash, de mauvais gout. Elle perturbe, elle dérange, elle en a rien à faire d’ailleurs et les gens aiment ça car ils ont la saveur du spectacle et du grandiloquent. Un peu comme Houellebecq. Alors je vais en verser quelques mots, mieux, je vais encore une fois, gueuler mon saoul pour vous permettre d’appréhender Baise-Moi, deuxième bouquin que je lis de cette autrice, deuxième déception. Jamais deux sans trois.

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Virginie Despente, Baise-Moi, 1993

Ces deux auteurs contemporains ont souhaité écrire sur la société et, sur la quatrième de couverture l’on peut lire éloges et phrases synthétiques sur le morceau de lecture acheté. Despente est décrite comme féministe, ayant disserté sur le thème de la femme (King Kong Théorie) et possédant un univers particulièrement urbain dépeint dans ses romans. Je me faisais une joie de découvrir Baise-moi lors de mes crises atténuées de violence psychologique, je le gardais au fond de ma bibliothèque pour le moment où j’aurai besoin d’exercer mon droit à la catharsis. Néanmoins, l’effet fut sauvagement étouffé par un effet de trop, de « je te balance ça comme ça démmerde toi ensuite ». Excusez ma vulgarité, elle n’est que l’imago de ce roman que je viens d’achever. Ainsi, en pauvre lectrice affamée et d’espoir vaincu, je me suis retrouvée sur le bord de la chaussée, sur un trottoir enflammé de colère et de « je me suis bien faite avoir. ENCORE ! ».

Par les personnages d’une inaccessible psychologie, les deux femmes ne sont que des pages blanches dans un enchevêtrement de moments se vendant dans une surenchère de violence. A qui tirera le mieux dans des innocents ? A qui parlera mieux le plus vulgairement possible s’il vous plait ? Aucune explication, aucune émotion, rien, le néant, va te faire te foutre semble-t-elle dire dans les pages de son roman. C’est dommage vraiment car avec un peu de construction, le roman aurait ressemblé à un monument dont tout le monde parlerait, un peu comme Hell de Lolita Pill (largement critiqué alors qu’il était un détonateur appelant à l’empathie du lecteur). Ecrire un texte féministe ne signifie pas enlever les préjugés et les caricaturer au maximum pour montrer que la femme peut être à l’égale de l’homme, dans ce cas-ci, la femme est ridicule à tirer sans penser, juste deux boules d’énergie meurtrière ne souhaitant que blesser et se venger d’une société les ayant repoussés, mis dans les marges. Peut-être y a-t-il d’autre moyen que de tirer comme des dégénérées, d’exorciser le mal par le mal ? Œil pour œil, dent pour dent, si seulement.

Si seulement le langage pouvait rattraper le vide des personnages, personnages censés offrir de la vie et amener à une réflexion sur la société dans laquelle on vit, car je suis sûre que l’intention de l’auteur se trouvait là, ou peut-être pas d’ailleurs, ce que j’ai ressenti, courroux intense et frustration bouillonnante, me guident vers le doute. Des efforts pour choquer, pour briser les mœurs et l’entendement de ces « bourgeois » se trouvent tout au long des pages, si vite détruit par le langage d’une crudité aseptisée, d’un « trop » virant à la caricature. J’admets que dans certains quartiers les mots pleuvent dans une surface de haine pour les autres (à voir Walter Bejamin) et démontre une lutte des classes acharnée. Mais où le montre-t-elle ici ? Dans ses scènes de tueries féroces ? Dans ses scènes où les deux femmes parlent de sexe, baisent et jettent ? Tous ces éléments auraient pu être percutant, aurait pu choquer le lecteur (il faut prendre en compte aussi que je suis plutôt immunisée contre ces effets et que je suis facilement impénétrable étant donné que je ma recherche artistique se base également sur les traces du malsain et du glauque) simplement l’effet est gâché, totalement anéanti par la fausseté du propos, par ce je ne sais quoi de malhonnête. Elle a voulu observer le monde et le donner à voir sur le papier, elle n’en a gratté qu’un tout incohérent et d’un point de vu manichéen naïf.

Faudrait-il écouter les paroles poétiques mais virulentes de Damien Saez ou de Gaël Faye pour se rendre compte du pouvoir presque mythique du langage et de la littérature pour comprendre que Baise-Moi aurait pu avoir un impact considérable pour son lectorat. Au lieu de ça, elle choque sans véritablement penser à mettre en théorie ses idées, à expliquer et à dire « oui, il faut que le monde change. Les femmes n’ont pas fini de lutter. » J’en ressors énervée, encore un potentiel surmédiatisé avec des phrases à l’arraché, une caricature en surface impressionnante mais vide intérieurement. J’assume ma dureté, comme à chaque fois, seulement, s’il vous plait, à l’avenir auteurs à succès, pensez à vos lecteurs et à la magie de faire de la littérature, ce que peut apporter un roman à d’autre. L’action d’écrire est certes solitaire, mais elle sert à partager des idées par le biais de la fiction et à concevoir, à inviter à la réflexion.