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janvier 2018

Critiques littéraires

Daddy Love

Mes doigts ne frappent plus si fort sur mon clavier, ne remplissent pas les feuilles vierges ; j’ai du mal à écrire, non parce que je ne suis pas inspirée ni par manque de temps, c’est la faute à une pression imaginaire, à une méthode que je m’impose et qui ne me convient pas. Je commence d’ailleurs mon introduction n’ayant aucun lien avec le livre que je vais vous présenter ce soir. Le besoin de m’exprimer se fait pressant. Comme une bouteille à la mer, des écritures maladroites sans vie, sans âme. Depuis deux jours, Daddy love repose sur ma pile de mes livres lus ce mois-ci, un livre dont je voulais absolument parler. Il a fait le tour de la blogosphère l’année dernière et, à chaque fois que mes yeux se fixaient sur les articles, l’envie de le dévorer, de découvrir les mots suintant de Oates. Pas de plan, pas de mots dans mon carnet abandonné, juste des paragraphes suivant une ligne directrice que je construis en même temps que j’écris.

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Joyce Carol Oates, Daddy Love, 2013, édition points

Daddy love. L’histoire d’un style. Le roman s’ouvre sur trois chapitres, une répétition d’une même scène. Banale en apparence puisqu’il s’agit d’une mère et de son fils qui cherchent leur voiture dans un parking de centre commercial. Tellement simple, tellement quotidienne. Ce moment, nous l’avons vécu, plus d’une fois même. Or, nous avons été chanceux. Terriblement. Car la banalité (que j’assimile à la mort) devient intense, se métamorphose en instant, cinq minutes peut-être, s’étendant au fil des pages. Un rythme saccadé. Une inquiétude immense dans les cœurs. Une angoisse idiote pour la mère agrandissant alors le dramatique, la tragédie de ce simple moment banale. Elle va perdre six années de sa vie, une existence de mère atrophiée par un homme. Est-ce vraiment un être humain celui qui enlève un enfant pour assouvir ses pulsions pédophiles ? Ne crachons pas autour du pot, j’ai peut-être spoilé le livre (et encore vous n’imaginez pas à quel point le malsain coule entre TOUTES les pages) mais il fallait que vous vous prépariez psychologiquement. Je tape les mots dans une frénésie du choc car rare sont les expériences de lectures aussi glauques que j’ai pu avaler durant mon existence de lectrice. Daddy Love, je le place même devant l’Exorciste (et vous savez tous à quel point celui-ci m’a marqué). Le début, monstrueux se tisse avec la fin. L’autrice peint un cercle, un tout de drame, de malheur, d’analyse d’une société. Comme les peintures de Marlène Duras, elle y met une touche d’humanité, dans sa pire décadence. L’effet des tripes exposées, de l’angoisse prégnante, du cœur qui s’affole traverse les veines, la lecture devient physique.

Rare sont les auteurs me transportant dans des mondes irréels, plus rares encore sont ceux qui transcendent le réel. Car Joyce Carol Oates ne coud pas de dentelle, ne prend pas soin de son lectorat, elle leur balance des poignards à la gueule. Par des coups de phrases bien placés, un style épuré, minimaliste, là pour choquer sans gratuité. Tout a un sens ici, une bonne critique de la société (l’on connait tous les affiches des enfants disparus au commissariat de notre ville), les pédophiles en liberté, le manque de moyen entraînant la perte d’innocents. Ici, il s’agit d’un petit garçon de cinq ans, tout tendre, vif, alerte, intelligent, détruit par un malade. Les chapitres s’alternent en plusieurs point de vus. J’ai été fascinée par les quelques chapitres traitant avec perfection Daddy Love, Daddy Love. Figure du diable, un diable humain. Dangereusement humain dans ce qu’il y a de pire chez l’humanité. Freud aurait été ravi de lire Daddy, car les pulsions, la mégalomanie, les désirs sexuels sur un enfant, les sévices, le pouvoir, la domination… Rien ne nous est épargné. Oates brise un tabou ancré dans les chairs de la société puritaine des américains (française aussi) : la pédophilie. Bien sûr, tout le monde s’apitoie sur le sort de ces pauvres êtres juvéniles, mais on oublie vite, rapidement. C’est trop dérangeant pour la routine, on a déjà nos propres soucis alors si on rajoute une couche. L’autrice l’a fait elle, d’en rajouter une couche noirâtre. Elle n’a pas hésité une seule minute d’ailleurs. Et je lui en suis reconnaissante.

Parce que ce roman, en plus d’être une fiction (tout est relatif cela dit ce genre d’histoire existe dans la réalité) provoque des émotions odieuses, mais ce genre de sentiments percutant resteront dans les veines du lecteur et laisseront un souvenir durable. J’ai été choquée, il m’en faut beaucoup pour être aussi traumatisée. J’ai pris une claque, une énorme sur mes joues, dans mon âme. J’ai voulu serrer très fort contre moi ce petit Robbie qui n’avait rien demandé mais qui a vécu l’enfer. Je ne conseillerais pas ce livre pour les sensibles, mais il faut le lire.  

Les séléctions

Entre ciel et terre

En pleine réflexion sur moi-même, cherchant à me retrouver, me débattant avec des problèmes existentiels et une conscience en décalage avec mes expériences sensibles, je balance une bouteille à la mer (sur le blog du coup) en vous proposant cette sélection traînant dans mes brouillons depuis quelques mois. N’ayant pas eu le courage d’écrire, un blocage, une peur hargneuse, vive, vicieuse dans le coeur, j’ai décidé de la prendre par les cornes et de la jeter au loin. Alors l’acte d’écrire grossit pour devenir un mont Olympe qu’il faut savoir dominer. Petit à petit, j’essaie de la surmonter cette peur de l’incapacité à produire de la qualité (à défaut de quantité), à pouvoir transmettre des émotions, des sensations, de la pensée, à pouvoir partager ce qui galopent dans ma tête, à verser ma colère, ma joie, ma peine, mes doutes pour entendre un écho peut-être chez d’autre. Alors je me suis immergée dans la contemplation, je me suis accordée un temps de pause, pour découvrir, apaisée, ces trois œuvres sublimes, recelant une part de merveille et même de mysticisme.


ENTRE CIEL ET TERRE de Jon Kalman Stefansson

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Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et Terre, 2010

Après la lecture d’une chronique du roman Entre Ciel et Terre, livre vu plusieurs fois si ce n’est quotidiennement sur les tables de ma librairie favorite, j’ai décidé de sauter le pas, de me disposer à m’immerger dans ces phrases dont les citations déjà me chamboulaient le cœur. L’Islande ou la Norvège ou le Danemark, trois pays du nord, là où la volupté de la glace résonne dans les veines, les gèlent mais les ramènent à une transcendance divine. Parce que j’aime quand ça exulte mes sentiments, là, masqués sous une couche de raison, sous une tonne de stress, sous une cathédrale de règles et de conventions que j’exècre.

Surprise par le système narratif, un chœur de voix sublimes. Ce sont les morts parlant pour les vivants. La frontière entre la chair et l’intelligible s’écarte, s’éclate par les paroles chantées, par les rares reproches faits à ce personnage, cet enfant de rien, un pêcheur débutant bravant les vagues du danger, dans ces flots amers. C’est la force de l’inconnu, de cette mort rôdant partout autour de ces âmes se dépeçant pour un peu d’argent, de quoi survivre. Les dialogues entremêlés dans les descriptions paraissent un cortège portant le spectateur (non pas le lecteur)  dans un au-delà, tangible mais intangible, une matière de sons, de lumière.

L’amour que je porte à ce livre m’a convaincu d’entreprendre un nouveau texte, d’écrire des phrases pareilles que son système narratif, des éclats de pensées, une manière de voir le monde. De l’apercevoir dans sa beauté absolue plutôt que dans sa laideur affolante. Ici, on prend le temps de déguster les phrases, enroulée dans un plaid, près de la chaleur artificielle d’un radiateur, on oublie pour fouler de nos yeux l’univers. Il m’a donné envie d’écrire, de peindre et rendre plus beau ces moments de rien, ces instants du quotidien que l’on méprise souvent. Après tout, qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que les jours sinon une continuité de secondes, de minutes, d’heures créant des sentiments, des émotions qu’il faut savoir apprécier pour exister.


OCEAN MER d’ALESSANDRO BARICCO

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Alessandro Barico, Océan Mer,

J’en parle si souvent, je me passionne si fréquemment pour cet ouvrage, que dis-je, ce réceptacle à grandir, à se chercher, à se pardonner. A aimer la vie. Non au sens manichéen du terme mais à apprécier ses couleurs tantôt pâles, tantôt pétantes. Comme Entre Ciel et Terre, Océan Mer (on remarquera aussi le lien avec ces deux titres, tous deux si magnifiques) offre sur un plateau d’argent et d’or, des voix, des successions de personnages tous abimés par la vie, par une existence peinturlurée de peines, de douleurs, de souffrances.

Elle se sent.

Partout dans les lignes, dans la poésie des mots, par le rythme doucereux des vagues, d’une écume harmonieuse. Et puis. Le ravage. Le naufrage. L’agonie de ces marins en prise dans la tourmente insoutenable de la mort. Hosanna mer.

Hosanna, la grandeur, la déesse mère, Dieu peut-être. Calme, sage, gentille. Soudain féroce, conquérante, gourmande de ces êtres, humains, les emmenant dans l’abysse d’un néant, d’une terreur. La terreur universelle du rien après la vie. Alors, comme si l’on regardait à la place Du voyageur contemplant une mer de nuages, cette toile romantique de Friedrich, on se sent minuscule. Spectateur, lecteur, simplement matière pensante, totalement pénétré par cette scène s’effilant sur plusieurs pages. C’est une détonation de… tout. De l’univers entier. De la transcendance de Dieu. Alors si Dieu existait, il serait là, dans ces pages, dans ce passage.

Hosanna Mer.

Depuis j’aimerai nommer ma fille Hosanna. Depuis j’aimerai écrire un livre sur cette apothéose. Cette beauté stellaire. Peindre aussi, de gestes violents, retrouver cette sensation, cette émotion intense enfouie dans les lignes de l’histoire de Barricco.

Autant dire tout de suite que cet auteur est un roi. Celui qui m’a ému aux larmes. Quand on ne trouve plus les mots pour exprimer ce phénoménale dans les veines, on sait que l’on se trouve en face d’un talent majestueux.


 

Critiques littéraires

Une maison de poupée d’Ibsen

Je ne lis que très rarement des pièces de théâtre, sûrement car je ne me confonds pas directement avec le personnage, qu’une pièce de théâtre doit être vue, ressentie tactilement ou, du moins, se vivre par le jeu des acteurs et de la catharsis. J’avais pourtant acheté cet exemplaire d’Une maison de poupée car j’avais partagé ce moment de spectacle avec ma mère. Ma mère qui, en sortant de la salle, fut bouleversée, dans son corps entier rugissait des réflexions qui lui étaient propres, je n’oublierai jamais l’état que j’observais chez elle, ce mélange de révélation allié à une palette d’émotion qui se compulsait clairement sur les traits de son visage. Cette vision, je m’en souviens encore et m’en souviendrais toujours. Alors je n’ai pas hésité quand j’ai vu ce minuscule livre étalé sur une table de ma librairie. Je ne l’ai pas lu tout de suite, j’ai laissé les années s’écouler lentement, sans jamais y poser un œil. Ce n’était pas le moment. Pourquoi ce fut le moment au début du mois de Janvier, cette nouvelle année à peine entamée ? Je n’en ai aucune idée.

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Une maison de poupée, Ibsen, 1879.

La première chose qui frappe c’est le ton, non, c’est le naturel et la rapidité. Je n’ai pas l’habitude de lire un livre à grande vitesse, mais, cerclée de tout part par l’intrigue, somme toute, simple et épurée, j’ai lu l’entièreté avant de dire ouf. La préface donne quelques informations dont je n’étais pas d’accord au moment où je la lisais, seulement après cette expérience redoutable de lecture, j’avoue qu’en réalité ce qu’il avance est vrai. L’on dit d’Une maison de poupée qu’elle est féministe, centrée sur Nora, personnage que beaucoup de comédienne rêveraient interpréter, ce serait cloisonner l’œuvre et son propos. Bien sûr que ce drame a été écrit comme une critique de la société patriarcale de l’époque (mon esprit féministe en tout cas le voit comme ça), cependant il ne décline pas seulement une morale claire, précise, concise. Ce qui me fascine dans la littérature et le pouvoir des mots, outre le fait de les manipuler et de s’en délecter, outre la thérapie apportée (car les livres peuvent sauve la vie, je ne le dirai jamais assez), outre l’activité jouissive de notre cerveau lorsqu’on se met à participer avec les phrases et l’histoire, c’est la magie de la singularité. Une œuvre ne sera jamais perçue totalement par tout le monde, chacun y verra avec sa propre sensibilité. Or, Une Maison de Poupée est universelle. Elle porte en son sein les affres de l’âme humaine, dans ses répliques, dans ses dialogues, sans nous perdre par trop de veines différentes, en ciblant un problème essentiel, il cherche la valeur de la vie, de la famille, il questionne.

Le drame se joue en trois actes, rien de plus classique dans la forme de ce texte. Les préjugés douteront certainement de la qualité car l’auteur utilise une méthode efficace, accessible, gardant l’unité de lieu, de temps et d’espace. Il scénographise le moins possible pour augmenter l’intensité du drame qui se déroule devant nos yeux. Le noyau du couple se désagrège par un acte inconscient de la femme, par amour pour son mari (avec un peu de fierté et de narcissisme tout de même). Elle souhaitait lui sauver la vie. Nous nous situons dans une période conservatrice de l’histoire de la Norvège, là où les femmes étaient prisonnières, dépendantes des désirs de leurs maris, enfants sous la tutelle d’un homme, inférieures au joug masculin. D’ailleurs, lorsque le mari apparait, les mots sonnent creux, insipides, complaisant, ivres de leur sublime dominance envers la femme. Au premier abord Nora paraît femme-enfant, n’était-ce pas ce que l’on demandait aux femmes à cette époque ? D’être belles, merveilleuses, mais jamais trop intelligentes, jamais trop critiques, jamais trop indépendantes, jamais trop elles. D’autres personnages tourneront autour de ce couple, un couple qui n’en exhibe que le nom, pas la définition. Chacun amènera à la conclusion.

Je m’ennuyais un peu pendant le premier acte et le début du second puis, soudain, lorsque Nora doit affronter ses actes tout prend sens. Un crescendo sublime de tension, le cœur battant fortement entre les côtes, enfin le dénouement, surtout le langage qui s’amorce, dur, raisonnable, surtout, merveilleux de vérité. Je ne m’y attendais plus, j’avais oublié la scène que j’avais vu. Le lire, dans l’intimité d’une chambre, dans la chaleur d’une couette trouve un écho particulier, une sensation phénoménale, dans l’esprit et le corps. D’abord le corps qui s’enlace dans des torpeurs révoltées, dans des acclamations, dans une révélation. Ensuite l’esprit, qui ingurgite, qui analyse, qui essaie de trouver un sens, son sens. La remise en question. Qu’est-ce qui nous définit ? Nos actes ou nos pensées, ou notre richesse ou notre corps ? Qu’est-ce qu’une femme sinon qu’un homme portant une robe, un être doué de désir et de passion, d’angoisses et d’humanité ? Le désœuvrement quand le mari (j’ai même oublié son nom puisqu’il a tout du stéréotype de l’homme virile gouvernant son épouse comme une propriété) est suffisamment abruti pour ne pas comprendre l’enjeu, la vérité céleste jaillissant de la lassitude, de la découverte d’un visage répugnant de sa condition.

J’ai posé le livre, j’ai respiré. Ma gorge obstruée par les palpitations de mon myocarde à la fin de la pièce, je redécouvrais des questions simples mais auxquelles l’espèce humaine n’a toujours pas répondu. Car ce n’est pas une œuvre universelle, c’est une œuvre intérieure qu’il faut posséder avec ses sensations et ses émotions, sa propre histoire et sa propre singularité. Bien sûr que l’œuvre trouvera un sens commun, le dessus de l’iceberg, mais, à la lecture de ce temple, de cette pièce de théâtre que je considère maintenant comme une œuvre essentielle à ma vie de lectrice, j’ai surtout pris conscience d’une quête intérieure et des nombreuses portes closes qu’il faudrait détruire pour parvenir à soi même.